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« Il faut mettre la question écologique au service de l'emploi  »

Publié le 19 Dec 2014 à 16:59 - Mis à jour à 16:59
Tags : le monde

Dans le monde d'Anarchy, la crise économique, politique et militaire a fait émerger une autre hiérarchie des métiers, alors que les salaires n'ont plus de valeur. Après un ultimatum de l'ONU, la France est sommée de se reconstruire. A quoi peut ressembler le travail dans cette société de l'après-crise ? Dominique Méda, sociologue titulaire de la chaire « Reconversion écologique, travail, emploi, politiques sociales » au Collège d'études mondiales, se penche sur la question.


Dans la France d'Anarchy, les cadres sont devenus inutiles. Les métiers manuels sont recherchés. Comment expliquer ce phénomène ?


Les métiers qui ne satisfont pas les besoins vitaux ont perdu leur intérêt : comme dans les sociétés précapitalistes ou en guerre, il faut se procurer l'essentiel. Les métiers agricoles et manuels reprennent la première place. Ce processus apparaît déjà dans ce qu'on appelle les « sociétés résilientes » – qui se préparent à un changement climatique majeur et développent l'agriculture urbaine et la production d'énergie. Dans le monde d'Anarchy, les machines industrielles sont devenues inutilisables. Les tâches manuelles se font plus lentement, des emplois se créent dans l'alimentation, le recyclage, l'artisanat, etc. Les personnes actuellement considérées comme improductives (SDF, chômeurs, etc.) retrouvent soudainement leur utilité.

Et si la machine économique se remet en marche ?


L'un des scénarios possibles, très à la mode actuellement, est celui du basculement dans une phase d'automatisation exponentielle au terme de laquelle la majeure partie du travail serait prise en charge par des robots. Une note du Massachusetts Institute of Technology de janvier 2012 (« Race Against the Machine », Erik Brynjolfsson, Andrew McAfee, MIT, 2012) valide la thèse de la « fin du travail » et, selon une étude publiée par des chercheurs de l'université d'Oxford (« Le futur de l'emploi : quel degré d'automatisation sont susceptibles d'atteindre les professions ? », Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, Oxford, 2014), dans dix ou vingt ans, 47 % des emplois américains auront disparu. Quoi qu'on en pense, une telle évolution, non contrôlée, conduirait à une polarisation catastrophique de la société : aux manipulateurs de symboles et aux leaders charismatiques, le travail passion, aux autres l'exclusion.


Comment éviter cet emballement ?


En mettant en discussion l'intérêt et la probabilité d'un tel scénario. Keynes et Arendt ont attiré l'attention sur la dépression qui pourrait saisir des sociétés « fondées sur le travail » si elles sont brutalement privées d'emploi. Il existe des scénarios moins déterministes, plus volontaristes. Ils prennent plus en considération les bouleversements qu'exige la prise en compte des contraintes écologiques : relocalisation de la production, développement de l'agro-écologie, transformation des modes de production et de consommation, lutte contre la financiarisation, extension des biens communs. Des évolutions qui doivent être débattues et contrôlées de manière à organiser un partage « civilisé », et non pas sauvage, du travail et des revenus.


Que préconiser ?


L'écologique et le social doivent être liés. C'est de la question écologique – et du constat que la croissance génère des bienfaits mais aussi des maux – que nous devons partir pour tenter de mettre sa résolution au service de l'emploi. L'idéal serait d'assurer la production nécessaire à la satisfaction des besoins essentiels en prenant soin de notre patrimoine naturel et du travail.
Cela suppose d'engager nos sociétés dans la reconversion écologique en faisant en sorte de redistribuer le travail existant sur l'ensemble de la population active et de poursuivre des gains de qualité plutôt que des gains de productivité. Ainsi pourrions-nous aussi sortir du malaise au travail, qui s'est aggravé depuis la fin des années 1980.


Le modèle social français a disparu dans Anarchy. Est-ce souhaitable ?


Contrairement à l'idée répandue selon laquelle le modèle social de 1945 serait inadapté, je pense que nous devons renouer avec ses principes. Alain Supiot l'a rappelé, la Déclaration de Philadelphie de 1944 – selon laquelle « le travail n'est pas une marchandise » – délivre un message toujours d'actualité : si l'on veut une paix durable, il faut préserver la solidarité et la justice sociale.


Sur quelles normes le travail doit-il être repensé pour reconstruire une société plus juste ?


Nous devrions régler notre réflexion sur d'autres critères que la recherche de la croissance et du profit. Le progrès devrait être redéfini, et ne plus être confondu avec la quantité de biens et de services produits. Nous devrions produire – et consommer – moins, et mieux, en respectant des objectifs qui se formuleraient en points de santé sociale, d'empreinte écologique, de qualité de l'air et de l'eau... Dotés de nouveaux indicateurs de progrès, nous pourrions fabriquer une production plus propre, répartie sur un plus grand nombre de personnes, réalisée par des organisations gouvernées de manière plus démocratique. Et ainsi opérer un partage civilisé du travail et libérer du temps pour des activités porteuses de sens et de lien. Cela suppose l'édiction de normes internationales sociales et environnementales et des institutions susceptibles d'en contrôler le respect.


Propos recueillis par Laure Baron, Dorothée Descamps et Marie Gall

 

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