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« La sortie de l'euro produirait une sidération »

Publié le 19 Dec 2014 à 16:58 - Mis à jour à 17:00
Tags : le monde

Dans la fiction « Anarchy », la crise politique prend de l'ampleur. La semaine a été marquée par une montée des mouvements d'opposition politique ou indépendantiste. Une crise favorise-t-elle l'émergence de mouvements sociaux ? La sociologue Isabelle Sommier, professeur à l'université Paris-I, livre son analyse sur les ressorts des mouvements sociaux. Elle est l'auteur de nombreux ouvrages sur les mouvements contestataires.

Faut-il une crise, comme celle d'« Anarchy », pour qu'un mouvement social émerge ?


Ce qui est nécessaire, c'est qu'il y ait un mécontentement, dont les sources sont variables. Des mouvements sociaux peuvent être importants et radicaux lorsque il y a une crise mais, a contrario, Mai 68 est un grand mouvement social qui n'a pas eu lieu pendant une telle période. Un fait divers marquant, par exemple la mort de Rémi Fraisse en manifestation, pourrait produire un choc moral entraînant une mobilisation. Je reprends la notion de « choc moral » au sociologue James Jasper. II fonctionne comme une indignation suscitée par un événement qui heurte la conscience, et a donc une dimension éthique. La sortie de l'euro que vous imaginez produirait plutôt une sidération.

Et que provoque cette sidération ?


La sidération, face à une situation qui change radicalement et brutalement, génère de la paralysie. Or ce n'est pas un sentiment qui incite à l'action, mais plutôt à la fuite. Pour agir, il faut transformer un sentiment de peur, de culpabilité, d'indignation, en sentiment d'injustice. C'est ce schéma qui fait bouger les lignes.

 


Une crise économique, est-ce un contexte favorable à la construction d'un mouvement collectif ?


Au contraire, l'effet serait plutôt la lutte de tous contre tous, où bien celle d'un repli, qui permet d'élaborer des stratégies de survie. Politiquement, cela risque de produire la stigmatisation d'un ennemi intérieur.


Pourtant, tout le monde serait touché par une telle sortie de l'euro, et les plus pauvres y perdraient beaucoup !


Peut-être, mais il faut se déprendre d'une idée fausse, suivant laquelle ce sont les populations les plus démunies qui se mobilisent. Pour lutter, il faut des ressources matérielles, du temps, et un sentiment d'identité à une classe ou à un groupe social. Par exemple, le mouvement ouvrier est né historiquement des rangs de l'aristocratie ouvrière (compagnons et ouvriers très qualifiés) et non des prolétaires les plus démunis.


Quels sont selon vous les mouvements sociaux en France aujourd'hui ?


Il y a différents groupes sociaux en lutte, mais pas d'agrégation, donc pas de mouvement social. Contrairement à la période 1990-2000, avec le mouvement pour la recherche, pour les retraites, les intermittents. Depuis quelques années, on vit une situation d'apathie due au fait que tous ces mouvements ont échoué. Le seul qui a réussi, c'est le mouvement anti-CPE. Il y a aujourd'hui plutôt des mouvements ponctuels portés par une catégorie isolée des autres.


Quel est le rôle des réseaux sociaux dans la constitution et l'impact des mouvements sociaux ?


C'est une révolution qui offre des ressources insoupçonnées. Le premier handicap à une mobilisation, c'est la communication. Donc tous ces outils favorisent, par l'accélération des échanges d'information, le sentiment d'indignation ou d'injustice et, éventuellement, l'idée que l'on peut agir sur ce monde. Cela conduit à l'engagement. Cependant, sur le long terme, je doute que les liens virtuels suffisent à un mouvement social. La rencontre physique, les sociabilités vécues sont importantes pour maintenir la loyauté et le sentiment d'appartenance.


A l'inverse, quel est l'impact des médias sur les mouvements sociaux ?


Aujourd'hui, pour exister, un mouvement social doit avoir une couverture médiatique. Le rapport aux médias et aux journalistes conditionne la façon dont les revendications sont exprimées. Faire une belle image devient souvent plus important que l'élaboration d'un programme. L'autre conséquence, c'est la tendance des médias à survaloriser des micromobilisations et à distordre la réalité. Par exemple, les Femen deviennent pour beaucoup les féministes d'aujourd'hui.


Des luttes existent déjà en France. Est-ce que la sortie de l'euro pourrait catalyser certains mouvements sociaux et permettre l'émergence d'un grand mouvement social unifié ?


Je ne le pense pas. Par exemple, les luttes autour des ZAD [« zones à défendre », à Notre-Dame-des-Landes où à Sivens] sont très minoritaires. Situés politiquement à l'ultra-gauche, avec un côté viriliste, les « zadistes » ont des modes d'action très fermés qui demandent beaucoup d'investissement personnel, car il faut être sur place constamment. Leur discours, souvent abscons et à dimension catastrophiste, est inaccessible pour la plupart des gens. Ce n'est donc pas un mouvement qui peut faire tache d'huile, car il n'est pas inclusif.


Propos recueillis par Violette Voldoire et Adèle Ponticelli

 

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