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« Quand la catrastrophe est là, c'est déjà trop tard »

Publié le 19 Dec 2014 à 16:59 - Mis à jour à 16:59
Tags : le monde

François Hollande vient d'annoncer la sortie de l'euro. Une catastrophe ? C'est la réflexion que nous avons soumise au philosophe Pierre Zaoui. Maître de conférences à l'université Paris VII-Diderot, il est l'auteur deLa Traversée des catastrophes (Le Seuil, 2010).

Le scénario de la sortie de l'euro vous semble-t-il plausible ?

Oui, et c'est ce qui est intéressant dans votre scénario. Cela veut dire qu'il y a quelque chose à faire, là maintenant. Pour sortir d'un monde où ce scénario est possible. Par exemple, investir politiquement l'Europe serait une bonne solution, de même que transformer les règles européennes. Parmi ceux qui attendent la sortie de l'euro, il y a combien d'enfants qui rêvent de casser leur jouet...

Est-ce qu'une sortie de l'euro serait, selon vous, une catastrophe ?

Tout dépend du contexte et de la force politique qui s'emparera de cette sortie. Il y en a aujourd'hui une petite fraction à l'extrême gauche avec des personnes comme Frédéric Lordon, membre des « économistes atterrés », ou d'autres intellectuels parisiens qui aimeraient sortir de l'euro pour récupérer de la marge de manœuvre politique et économique. D'un autre côté, le Front national. Dans l'état actuel du rapport de force, la moindre crise massive dans le champ économique, comme pourrait l'être la sortie de l'euro, ne profiterait qu'au Front national et aux mouvements les plus réactionnaires. Alors l'hypothèse serait catastrophique.

Pouvez-vous préciser les sens de « catastrophe » ?

Il faut distinguer catastrophe et crise. L'idée de catastrophe a deux origines et deux sens. Le premier vient du vocabulaire de la tragédie et signifie le dénouement, la fin de quelque chose. Dans ce premier sens, toute catastrophe économique est toujours intégralement payée par les plus pauvres. Quelques grandes familles peuvent être ruinées, c'était déjà peu le cas lors de la crise de 1929 et ce ne l'est quasiment plus aujourd'hui. Quand il y a une crise, au pire les riches perdent un peu de taux d'épargne. Les prolétaires, eux, perdent leur gagne-pain, leur logement, ils perdent tout. L'autre sens de catastrophe, équivalent de Shoah en hébreux ou Naqba en arabe : le déluge, les plaies divines. Ce type de catastrophe, qui peut s'assimiler à la notion de crise, me semble très périlleux idéologiquement. Il ne faut pas l'employer en économie car cela naturaliserait le phénomène et, par conséquent, effacerait la responsabilité qui en est à l'origine. Or, il y a toujours des responsabilités humaines, même dans les catastrophes naturelles. Comme disait Machiavel, entre virtu et fortuna, l'énergie active et la fortune, c'est du cinquante – cinquante. Concernant la crue de l'Arno, il explique : quand la crue est là, on ne peut rien faire, mais on aurait pu la prévoir, mettre des digues, et si les hommes politiques étaient assez virtuosi, ils seraient à même d'anticiper les catastrophes naturelles. C'est encore plus vrai pour les catastrophes économiques. C'est donc une arnaque de parler de crise économique ou de catastrophe.

Peut-on dire que les politiques ne seraient pas à même d'anticiper une catastrophe ?

L'anticipation du pire n'a pas que du bon dans la mesure où elle entretient la politique de la peur. L'enjeu ne doit pas être d'anticiper le pire. Mais de penser ce qu'on peut faire politiquement aujourd'hui. Quand la catastrophe est là, c'est déjà trop tard, car elle est déjà au travail depuis très longtemps. Comme disait Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, les grands événements arrivent sur « des pattes de colombes ». Le jour où la France sortira de l'euro, ce sera donc la conclusion d'un événement entamé bien avant et découlant de trente ou quarante ans de renoncements.

Qu'entendez-vous par politique de la peur ?

On fait peur en disant que la crise est là et que cela peut être pire encore. C'est ce qu'on a fait pour la Grèce par exemple. C'est une politique du mensonge et de la dissimulation dans la mesure où elle sous-entend que, si c'est une crise, en temps normal le système fonctionne correctement. C'est un abus de langage. Il faut arrêter de parler en termes de crise. Cela fait quarante ans qu'elle dure, ce n'est plus une crise. C'est la nature même du système économique dans lequel on vit.

Une catastrophe peut aussi être synonyme d'un nouveau monde...

C'est ce qui fait qu'on adore ça, la promesse d'en finir. Quand on en a marre du monde qu'on connaît, on peut avoir envie de parier là-dessus. Un monde nouveau va se construire, incertain. La crise en elle-même ne produit rien, ce sont les personnes qui s'en emparent qui le font. En 1929, il y a eu d'un côté le New Deal aux Etats-Unis, une politique de réduction des inégalités, et de l'autre côté, il y avait Hitler en Allemagne...

Aujourd'hui, qui pourrait s'emparer d'une crise éventuelle ?

Il y a un désinvestissement politique mais aussi militant. Les expériences de solidarités sont extrêmement petites et minoritaires, c'est cela qui est inquiétant. Comment on peut les développer aujourd'hui ? Ce n'est pas en criant au loup et en se préparant à la catastrophe mais à autre chose, comme le Conseil national de la résistance l'a fait en 1943 qui a inventé des réformes de société, comme la sécurité sociale.

Propos recueillis par Adèle Ponticelli, Violette Voldoire et Alexis Frémeaux

 

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