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08 Nov – Monk ou la momie

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Résumé des chapitres précédents : Alex et Rachel entrent dans la chambre d'Albert et le découvrent dans un drôle d'état.

Dans la pénombre, ils furent accueillis par une odeur puissante qui les agrippa, sauvage. Une odeur qui leur hurlait à la figure « tiens, regarde, tu veux voir ce qu'elle sent, la mort, quand elle approche, tu reconnais la pourriture douceâtre, la merde et le sang mélangés, les urines sombres et leur ammoniaque, la nourriture qui manque, la chair qui se creuse, la peau qui sèche et desquame, sens-tu la jérémiade des organes qui pleurent leur mère, hein, sens-tu cela, tu voulais entrer, tu vas être servi ! ». Une odeur comme un souffle qui ravageait leurs nez, leurs gorges, leurs bronches, leurs estomacs, une odeur qui s'insinuait partout, sous leurs ongles, sous leurs vêtements, une odeur tenace et aigre comme la suie, ils s'en sentaient recouverts comme d'un voile gluant. Ils voulaient sortir, fermer cette porte, la claquer, la condamner, interdire à quiconque de l'entrouvrir sous peine de devoir s'y enfermer.

Mais il y avait Albert, là, au milieu, allongé sur le lit. Nu comme un ver. Albert et son corps décharné, aussi maigre qu'un serpent. De son corps émergeaient les os comme des arêtes mal placées. Un goutte-à-goutte vide pendait à ses côtés, l'aiguille encore enfoncée au pli du coude. Il était immobile, les yeux clos. Mais il s'époumonait dans un sabir mêlant l'espagnol et une autre langue qu'ils ignoraient, une langue dont les mots étaient comme avalés par des couleuvres géantes. La mâchoire d'Albert semblait déboîtée tant sa bouche était ouverte. « Senores imperialistas... » répétait-il sans discontinuer comme un moteur se rode. Cette voix, Rachel ne l'avait jamais entendue. Elle ne la connaissait pas.

Albert baignait dans sa merde. Personne ne s'était occupé de lui depuis plusieurs jours. Il était en réalité très occupé car le dialogue avec Fidel et Pilar avait pris un tour très intéressant. D'autres s'étaient joints à eux d'ailleurs car la controverse était intense. Fidel soutenait que la France n'avait eu de révolutionnaire que le nom, qu'il s'agissait d'un pays profondément réactionnaire et que le malentendu de 1789 avait été exploité à plein par les Français pour se donner le beau rôle de précurseurs. Ils venaient de passer deux siècles à mépriser le reste de l'humanité et à leur jeter leur pensée en pâture comme de la pâtée aux chiens. Alors non, ce qui se passait en ce moment, ce n'était rien.

« Et regardez ce Cabestany, pourquoi il limite les retraits, hein, pour sauver les banques. C'est un économiste, un banquier, comment voulez-vous qu'il comprenne quelque chose à la Révolution ? L'égalité, il s'en fout... Le rationnement comme la libreta, les 100 produits à prix bloqué, tout ça c'est pour mieux habiller la réforme libérale qu'ils amèneront derrière. Je le sais moi les amis. En Europe, le capitalisme avance masqué derrière la Révolution. Des peuples de pleutres, voilà ce que je crois. Chez eux, seules les femmes méritent d'être sauvées. Regardez-là cette pauvre Nadia, tuée pour une baguette parce qu'un de ces roublards pratiquait le triple prix. Elle s'est révoltée contre la bassesse, contre la veulerie, contre l'argent qui corrompt, oui, il y a d'autres choses en ce monde que l'argent. Oui, il y a des émeutes, oui les Éveillés sont apparus, oui Gabriel Jullian jouera peut-être le Jan Palach français mais je ne crois pas. L'âme balkanique et slave c'est quand même autre chose que le petit cartésianisme de nos amis français. Je vous le dis, moi, et j'en ai vu d'autres, tout ça n'est qu'une manœuvre rampante du capitalisme. Souvenez-vous de la Commune, souvenez- vous comment ça s'est terminé. La famine et un bain de sang. Des révolutionnaires à la noix. Et les Éveillés, une bande de grenouilles de bénitiers qui ont oublié leur prière et prenne leur pisse pour de l'eau bénite. Ils vont bientôt nous inventer les chants bio ! »

Pilar était un chat hégélien. Il croyait au souffle de l'histoire et aux desseins cachés. Il pensait à la Révolution comme une œuvre transcendante qui rampait discrètement et savait saisir les occasions. Elle surgissait dans les creux, dans les siestes du capitalisme. Pilar s'exprimait avec une douceur désarmante et opposait un savoir ancestral aux embardées brutales de Fidel. « Le cigare te manque, mon vieil ami. Prends donc un chocolat chaud pour t'adoucir la voix. Tu sembles oublier que la France a pensé avant d'agir, qu'elle a dépêché ses idées dans le monde entier avant de les mettre en œuvre. Nous ne pouvons pas renier le potentiel révolutionnaire de ce pays sous prétexte qu'il ne vibre plus depuis cent ans. La révolution est passée par là une fois. Elle est comme un animal sauvage qui revient de temps en temps sur ses traces pour flairer le changement. C'est ce qui se produit aujourd'hui. » Albert Monk prenait un plaisir infini à les écouter deviser librement. Il grognait de temps en temps son assentiment. La vérité est qu'il ne savait quoi penser. Il avait sommeil, un peu. Ces discours lui rappelaient les sermons des commissaires politiques en Espagne. Depuis quand n'avait-il pas dormi ? Les deux bavardaient depuis plusieurs heures au moins.

Soudain, ils s'interrompirent. « Vous avez entendu ? »

La suite lundi.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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