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10 Nov – Aruru mi nino

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Résumé des chapitres précédents : Albert hurle nu dans son lit, son corps décharné baigne dans ses excréments. Rachel tente de l'extirper de son étrange sommeil.

« AAAAAAAAAAAAAAAAAALLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLBBBBBBBBB
BBBBBBBBEEEEEEEEEEEEEEERRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRTTTTTT
TTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

- AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAALLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLL
LLLLLLLLLLLBBBBBBBBBBBBBBBEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEE
RRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRT

- PPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAP
PPPPPPPPPPPPPPPPAAAAAAAAAAAA », Rachel appelait son père de sa voix d'enfant. Elle le secouait, elle criait, elle se débattait, elle voulait échapper au sentiment d'horreur qui l'avait saisie. Elle voulait dissiper le cauchemar, cette vision d'un homme au bord du précipice, prêt à s'enfoncer dans la mer.

Alex avait recouvert d'un drap le corps de son grand-père, il s'était concentré autant que possible pour ne rien mémoriser, tout effacer, ne rien retenir de ce qu'il venait de voir. Il était allé chercher de l'eau, un linge pour essuyer les jambes souillées de son grand-père. Des escarres commençaient à se former aux points de contacts, sous ses épaules et sous ses fesses. Sa peau était devenue fine et bleue comme brûlée par le matelas. Il voulait tout nettoyer, retirer les draps, en mettre d'autres, laver la peau de son grand-père, lui rendre sa dignité. Il était vivant, il le savait. Albert avait cessé de vociférer. Il grognait, un grognement sourd et régulier. Rachel chuchotait maintenant à l'oreille de son père. Elle sanglotait, perdue dans ses souvenirs d'enfance. Elle lui chantait la berceuse espagnole avec laquelle il l'endormait « Aruru mi nino ». Alex avait tiré les rideaux, ouvert les fenêtres, cherché de nouveaux draps, emmailloté Albert dans une couverture.

Rachel semblait perdue, prostrée, elle berçait Albert autant qu'elle le se berçait. Elle avait attrapé ses épaules et tenait sa tête contre la sienne. Et elle chantait « Arruru mi amor. Arruru pedazo de mi corazon » à son père, elle voulait le tenir, le retenir comme s'il menaçait de s'en aller, de quitter ce lit pour déguerpir, la fuir elle et ses obsessions futiles, son goût de la mode, sa compromission avec l'époque. Elle lui demandait pardon, pardon pour ces jours passés sans le voir, pour ces jours passés sans se préoccuper de son voyage. Bien sûr ils iraient sur l'Èbre. Et elle chantait d'une voix qu'elle n'avait plus entendue depuis longtemps. Une voix remontée des tréfonds, bien plus claire et cristalline qu'elle ne l'aurait cru.

Alex tentait de lui parler mais elle n'entendait rien, elle berçait son père contre elle, elle le touchait, ne sentait plus rien, ni la merde ni l'odeur douceâtre des vieux, elle sentait la force d'Albert si grand avec ses mains puissantes.

« Tu sais, il faut qu'on le nettoie », avait murmuré Alex. « Il ne peut pas rester comme ça »
Rachel ne répondit pas. Autant le jeune homme osait toucher son grand-père autant il se sentait perdu face à sa tante éplorée. Que devait-il faire ? La prendre dans ses bras ? La toucher pour l'extraire de son songe ? Il n'osait pas. « Il faut qu'on le lave », avait-il répété. « Este nino lindo que nacio de noche » continuait-elle à chanter...

Fidel et Pilar s'étaient tournés vers Albert. Dans le salon, les autres avaient disparu. Seuls les gisants restaient sur leurs lits superposés. Ils s'étaient tus et le regardaient fixement. « Aruru mi nino » retentissait dans le salon. « Pourquoi ont-ils mis une berceuse ? Quel rapport avec la Révolution », se demandait Albert. Il cherchait le tourne-disque dans la pièce. « El paso del Ebro », je comprends, cette transe révolutionnaire, oui, mais une berceuse. Fidel et Pilar le regardaient tendrement. Mais ils pouvaient bien parler encore, ça l'amusait Albert, il trouvait cela chouette. « Pourquoi avaient-ils arrêté ? La musique n'était pas si forte qu'elle les en empêchât. »

Pilar s'était approché. Elle avait saisi Albert par les épaules, d'un geste solennel, comme on s'adresse à un soldat. Elle l'avait fixé, cherchant le courage dans ses yeux : « Il va falloir y aller maintenant Albert. Tu les entends, ils t'attendent. » Albert ne comprenait rien. « Il va falloir y retourner mon ami ; il est temps ». Albert aurait voulu protester. Ce sanctuaire avait l'air très bien. C'était confortable et on n'y rencontrait que des gens intéressants. Mais les mots n'accédaient plus à sa bouche. « Allez Albert, tu vas y retourner. Souviens-toi de Frankie. Il est temps de boucler la boucle. Une dernière mission et ce sera terminé ». Pilar accentua la pression sur ses épaules tandis que Fidel se servait discrètement un cognac.

Alors Albert ouvrit les yeux.

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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