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11 Nov – «Vas-tu enfin te bouger ?»

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Résumé des chapitres précédents : Alors que la France sombre dans la crise, Albert Monk est plongé dans un étrange sommeil où il est hanté par son passé. Sa fille et son petit-fils sont à sont chevet. 

Albert ouvre les yeux sur un champ de ruines. Face à lui, un gamin hirsute qui observe le champ de bataille sans savoir quoi faire et dans son oreille, une femme éplorée qui déverse un torrent de larmes. L'enseignement revient aussitôt : « où est la blessure... Préparer un garrot ». Mais il est trop faible, il ne peut pas bouger, il n'entend pas ce qu'ils disent. Ont-ils remarqué sa présence ? Il aimerait que le son revienne, mais les visages et les corps flottent dans le silence. Des souvenirs s'entremêlent, les morts et les vivants sont ici au milieu, avec lui, par centaines.

Des cadavres qui déambulent sans tête, des corps hachés menu par les bombes, réduits en bouillie, Esther sa femme en tenue légère – qu'elle était belle – Eolo et les autres, tous ceux qu'il avait croisés dans sa vie de bataille. Les nus et les morts, les enfants éventrés, les femmes laissées à même le sol. Et Frankie, le visage déformé par la peur « Souviens-toi de ce que je vais te dire... L'Argentin el Techo, il cherchait des gars... J'y suis allé avec eux... » Les mots s'imposaient sur le vide. Non, Albert ne voulait rien entendre de ce qui le poursuivait depuis des décennies. « Souviens-toi de ce que je vais te dire.... » Il avait tout fait pour oublier.

Frankie s'était évanoui peu après sous l'effet de la « folle » et de la peur. Et maintenant, il devait y retourner, pour savoir, pour vérifier. Et s'il lui avait menti, en proie à un accès de folie. Et s'il lui avait raconté des histoires... Toutes ces années passées à essayer de démêler l'écheveau, à tenter de comprendre son ami. Celui qui, depuis l'école, l'avait accompagné, fidèle à ses côtés. Il n'avait pas discuté un instant : « Si tu pars, moi aussi avait dit Frankie. Je t'accompagne. Tu n'iras pas sans moi ».
À quoi tient une vie ? L'aviation allemande avait redoublé d'effort, les bombes pleuvaient. Albert n'était plus secoué de tremblements mais de spasmes, il ne savait pas s'il tremblait ou si la terre convulsait. Les détonations étaient si fortes qu'il n'entendait plus rien. La terre lui retombait dessus par pelletées. Frankie n'était plus collé à lui. Plus personne n'était contre lui. Il était seul, face à la mort. Il avait prié à nouveau, prié pour voir encore le ciel bleu, la chaleur écrasante, prié pour avoir peur des bombes le lendemain. Et retrouver Frankie, inerte, les jambes brisées, réduites en bouillie. Dans le coma.

Albert Monk voit son vieil ami, là devant lui, hilare, dans son restaurant à distribuer ses mauvaises blagues à qui voulait l'entendre, Frankie mort en dernier qui mettait un point d'honneur à faire l'amour une fois par an. « Mais quelle journée mon ami » expliquait-il à Albert en s'épongeant le front comme si l'effort lui coûtait encore. Albert haussait les épaules, il ne comprenait rien à la vie de son ami, à ses désirs, plus simples que les siens. Frankie est là avec Rachel et Alex, il semble débonnaire le vieux cadavre. Il lui jette son énigme à la figure : « vas-tu enfin daigner éclaircir ce qui s'est passé ? Vas-tu me faire l'honneur de vérifier ce que je t'ai conté ? Tu m'as volé mes jambes, je suis mort, les faits sont froids, vas-tu enfin te bouger Albert ? »

Le son est revenu, Rachel chante toujours « Aruru mi nino ». Alex simule des tests neurologiques sur son grand-père. Il déplace ses doigts à droite, à gauche, en haut, en bas pour voir s'il suit. Albert a la gorge et les lèvres sèches. Il a l'impression d'avoir un corps gonflé à l'intérieur de la bouche, comme une grenouille morte. Il peut à peine avaler. Il cherche Pilar et Fidel, Frankie et Milton Wolf, le commandant de la brigade Lincoln. Il n'y a qu'Alex désorienté par le regard fou de son grand-père et Rachel, prostrée. Il essaie d'ouvrir la bouche pour prendre un peu d'air mais elle est cousue. Il tire. Il sent les fils qui cèdent peu à peu sous la pression de sa mâchoire. Sa bouche s'entrouvre, il utilise toutes ses forces comme s'il voulait casser ce fil. Mais qui lui a cousu la bouche ? Pourquoi ?

Alex ne comprend rien. Son grand-père ouvre la bouche en grand comme s'il parlait à des êtres imaginaires, des lutins, des trolls, des habitants fantomatiques, il cherche à chasser quelque chose comme s'il avait un animal coincé entre les dents. Albert fait peur, il lutte de toutes ses forces contre un ennemi inexistant. Rachel ne voit rien. Mais Alex ne sait pas comment résister. Rien ne l'a préparé à vivre ça. À devoir soutenir un corps fou et décharné. Jusqu'à maintenant Albert avait toute sa tête, serait-ce le cancer qui progresse ? À force de se débattre, le fil casse.

Mais qu'est-ce qui se passe, murmure Albert, soulagé.

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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