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12 Nov – Les oubliés

Lire en plein écran

 

Résumé des chapitres précédents : Albert Monk est sorti de son long sommeil. Des bribes de ce que lui a révélé Frankie lui reviennent en mémoire. Il doit partir sur ses propres traces, se confronter à leur passé. Alex et Rachel cherchent du secours, en vain.

Alex court dans les couloirs des Cascades. Il n'y comprend rien. Il n'y a aucun ordre, les numéros de chambres s'enchaînent de manière erratique : la 1984 suit la 2666 et la 51 lui succède. Ça l'angoisse. Jusqu'alors, il n'avait pas prêté attention à ces détails. Il appelle à l'aide, légèrement puis de plus en plus fort. Personne ne répond. Ses cris s'enfoncent dans les couloirs, ils se perdent dans la matière plastique, comme étouffés. Toutes les portes sont closes. Il les ouvre une à une. Derrière, des chambres nues, identiques. Et une vague odeur de vieux ; un mélange d'eau de Cologne, de naphtaline et de pieds.

Il file vers l'accueil et le poste de soins. Il n'y a plus personne. La résidence semble fermée. Il tourne sur lui-même, cherche une trace, un indice, un endroit où fouiller. Comment ont-ils pu laisser son grand-père dans cet état ? Et Hermine qui semblait si gentille, si vivante et dévouée. Elle ne pouvait pas l'avoir oublié. Il ne comprenait pas. Ses pas s'embrouillaient, lui intimaient de courir encore dans ces couloirs sombres pour dénicher un humain, puis de s'arrêter quand il devenait évident qu'il n'y avait plus personne dans ce bâtiment. Mais pourquoi ? Il est pris d'une peur irrationnelle, une peur d'adolescent, celle de voir surgir des zombies derrière une porte, celle de glisser de plus en plus loin dans une faille du temps, de ne plus pouvoir revenir, il a peur des apparitions, il a peur de ses hantises ; elles sont partout autour de lui. Il court en sens inverse, il court et suit les chiffres. Il n'arrive pas à se repérer.

Où est-celle cette putain de 2666 ?

Il fonce dans la chambre, le souffle court, haletant, il a peur d'avoir perdu son grand-père, sa tante, de tomber à nouveau sur une chambre peuplée de fantômes de vieux. Au lieu de quoi, il est à nouveau assailli par une odeur de mort. Rachel a mis de la musique, les sonates pour violoncelle de Bach. L'instrument le saisit, comme d'habitude, à la moelle épinière, elle s'insinue dans son corps, lui remonte l'échine, le prend à la nuque et de là remonte jusqu'à son front en un puissant frisson. Mais ce n'est rien à côté de son grand-père qui semble happé par les ténèbres que la musique convoque. Rachel l'a lavé et recouvert pendant qu'Alex errait dans les couloirs. Elle lui a humecté les lèvres aussi. Il a bu, un peu, mais elle avait peur qu'il ne s'étouffe. Ils ne voient pas autour d'eux Frankie qui valse comme un mauvais bougre, Frankie le boiteux qui célèbre la nouvelle. Ils ne le savent pas encore mais ils vont lui rendre grâce. Dans cette chambre à l'air vicié, leur sort se scelle.

- Tout est fermé. Il n'y a personne ici, on est seuls...
- Comment ça ?

Rachel ne comprend pas. Elle fixe Albert interrogative.

- Je ne sais pas, c'est comme s'ils avaient fermé la résidence Tout est propre, rangé. Il n'y a aucune trace de vie, les placards sont vides, il n'y a plus de nourriture. On dirait qu'ils ont oublié Opapous.
- Et Hermine ? Elle nous aurait appelés, on nous aurait prévenus. C'est impossible. Tu as dû te tromper, mal cherché.
- J'ai crié, il n'y a rien ni personne ici. Ils l'ont laissé crever comme un animal. Je l'ai toujours su. Ils n'en ont rien à foutre des vieux. Ils sont là pour faire du fric. Et par les temps qui courent, c'est encombrant, un vieillard. Ça n'a même pas de carte bleue.

Rachel semble hésiter. Elle voudrait faire quelque chose, réagir, laisser sa colère s'exprimer. Mais elle ne trouve ni l'énergie ni les mots. Son père s'est endormi à nouveau. Il semble apaisé, il ne cherche plus à chasser un ennemi invisible.

II faut qu'on trouve un médecin, une infirmière, quelqu'un pour nous dire comment il va. Il faut lui acheter à manger aussi, des soupes, des purées. Rien à mâcher. Je ne sais pas depuis combien de temps ils l'ont laissé. J'espère qu'il peut encore manger. Alex, tu vas y aller, toi. Tu commences par chercher à manger et tu trouves Hermine ou un médecin à côté. Mais tu reviens avec quelqu'un, les pompiers, le Samu je m'en fous.

- Mais comment je vais trouver à manger ? C'est la folie dehors. Ils se battent tous pour un quignon de pain. Et tu veux que je lui trouve une soupe ou une purée ? Mais comment tu veux que je fasse moi ?
- Je ne sais pas mais fais-le.

Alex quitte la pièce, aussi perdu qu'il y est entré. Il ne sait pas par où commencer, dans quel sens prendre le problème. Il a de l'argent en poche, c'est déjà ça. Rachel, elle, allume la télévision pour s'occuper l'esprit, le laisser errer. Le gouvernement est de plus en plus acculé, il bloque les prix de produits de première nécessité, il instaure des paniers citoyens. La pénurie guette, les gens ont peur. À l'écran, des paysans ariégeois s'opposent aux gendarmes, à croire que les ZAD – les zones à défendre - se multiplient en France.

Soudain Albert lui attrape le poignet et murmure : « il faut y aller ma fille, il faut y aller, il me reste peu de temps. »

La suite demain...

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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