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13 Nov – Un long soupir

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Résumé des chapitres précédents : Alex est parti quérir un médecin et des soupes pour son grand-père tandis que Rachel le veille.

« Il n'a rien votre père, il se porte comme un charme. Un peu déshydraté et malnutri, voilà tout. Vous l'avez trouvé dans quel état, vous dites ? »

Le docteur Gaston Ratner pose son stéthoscope et pousse un long soupir, abattu. La journée avait été longue, beaucoup de patients. Et il ne savait plus très bien comment se faire payer, s'il devait continuer à travailler ou passer son temps à constituer des stocks de vivres. Héléna, sa fille de 16 ans était en voyage de classe en Espagne et il hésitait entre lui imposer de rester à Barcelone ou la laisser rentrer dans trois jours comme prévu. Il était d'un naturel inquiet et rien dans ce qui se produisait en ce moment ne pouvait le rassurer.

Quand le gamin avait débarqué comme une furie chez lui, frappant du plat de la paume sur la porte, il avait été terrifié. Il craignait l'apparition de nouveaux brigands, ceux qui n'hésiteraient pas à pénétrer chez vous, à tout voler et à violer votre fille. Il avait l'imagination fertile. Par intermittence, dans l'œilleton, il voyait ce visage aux cheveux hirsutes, et cet air candide. Le gamin piaillait : « docteur s'il-vous-plaît, mon grand-père a besoin de vous. Il va mourir si vous ne venez pas, je vous en supplie. » Si c'était faux, il était bon comédien. Pourtant, il n'avait pas ouvert pas la porte. L'autre frappait toujours sur l'œilleton. Il finirait bien par partir. Et n'y avait-il pas d'autres voyous derrière lui ? II lui semblait entendre des chuchotements, une tactique en train de se former. Il courut fermer les volets de l'autre côté. Il habitait au cinquième étage.

Que pouvait-il craindre. On ne sait jamais, des fois qu'ils occupent l'étage du dessous. Un étage, c'est facile à grimper, il suffisait de monter sur la rambarde – lui ne ferait jamais ça mais un homme aventureux et aux abois n'aurait pas la moindre appréhension, oui un noir musclé avec les muscles bombés et luisants y parviendrait en un clin d'œil - et de grimper d'une traction sur le balcon du dessus, le sien. Un jeu d'enfant. Mais le type était toujours là. Qu'allaient penser les voisins ? Il avait bonne réputation dans le quartier, on pouvait compter sur lui en cas de coups durs. Après tout, il était seul à la maison, sa fille ne risquait rien. Il ouvrit la porte comme on se prépare à un duel et manqua se prendre la main d'Alex sur la figure. Ratner, un homme sans âge, pantalon de velours côtelé sur des chaussures fatiguées, chemise au blanc jauni surmonté d'un gilet vert et une tête de dessin animé, un nez carré planté en son milieu, un regard bleu souligné de rouge, des yeux fatigués d'avoir trop attendu, trop souffert, la colère de porter sur l'établi, chaque jour, tant de misère

« Il est aux Cascades. Venez suivez-moi... » Alex l'avait pris par la main et l'avait entraîné aussi sec dans son sillage, lui et ses outils. En chemin, Ratner avait eu le temps de regretter mille fois sa légèreté. Il savait bien que les Cascades étaient fermées, qu'ils avaient renvoyé les résidents dans leurs familles, c'était un traquenard. Il faisait mentalement défiler ses codes de carte bleue, de comptes bancaires, d'assurance vie pour être sûr de ne pas les dire. On l'avait peut-être dénoncé ? Depuis plusieurs jours, il ne prenait plus que l'argent liquide, refusait tout autre moyen de paiement... Et il avait majoré ses consultations à la tête du client. Peut-être quelqu'un l'avait-il mal pris ? Peut-être avait-il soigné la mère d'un parrain local ? Il voulait s'arrêter, rentrer chez lui, fermer la porte à double tour et appeler sa fille.

Évidemment, elle devait rester à Barcelone. Quelle idée de revenir ici, dans ce pays en perte de vitesse, sans conviction. Ils allaient tous s'entre-tuer et la hyène blonde en sortirait vainqueur. Voilà ce qui allait se produire. Il le savait depuis longtemps. Il ne se sentait plus à sa place depuis des années, depuis que sa femme était morte dans un accident de voiture stupide aux abords de la Marne. Mais il suivait le jeune homme car l'autre le tenait par la manche et disait « plus vite plus vite », il tirait sur son bras et n'avait pas l'air de jouer la comédie. Et puis il fallait bien lutter contre les films dans sa tête, les voitures qui brûlent, les couteaux à longues lames.

Il y avait tout ça, cette journée avec trente patients dont deux qui n'avaient pas payé, ce gamin qui frappe et finalement le vieillard aux yeux doux qu'il croisait tous les jours ou presque en promenade, Albert Monk. Il ne voulait pas le voir mourir. Dès le seuil de la chambre, il avait eu peur de cela, devoir fermer les paupières d'un homme. Le gamin lui avait dit qu'on l'avait oublié, qu'il semblait avoir dormi tout du long, qu'il hurlait et faisait des gestes avec sa bouche comme un dément. Non tout ça, c'était trop pour lui, il fallait partir, quitter cette ville, s'exiler à nouveau ; d'autres l'avaient fait avant lui. Peut-être le laisserait-on passer à la frontière espagnole s'il avait sa fille mineure, de l'autre côté ?

La suite demain

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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