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31 Oct – Monk et le ventre mou

Lire en plein écran


« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres »
Antonio Gramsci – Cahiers de prison

Il s'était éveillé, un matin de plus, dans les brumes de l'Èbre. À cette heure, il ne faisait pas encore trop chaud. « La folle » n'arrêtait pas. La folle, ces centaines de canons de fabrication allemande qui tiraient toutes les dix secondes sans jamais s'interrompre. Un déluge de feu qui ravageait la montagne et les cœurs. Ils mourraient par centaines, les hommes, par milliers. La terre était trop dure pour y creuser des trous ou des tranchées, alors, comme ils pouvaient, ils entassaient du bois, fabriquaient des fortins de fortune, tentaient par tous les moyens d'échapper à un sort de plus en plus certain. Les bombardiers de la légion condor et l'aviation nationaliste espagnole frappaient sans relâche.

Les corps déchiquetés, la terre les recouvre peu à peu. On ne voit plus de peau, mais des amas poussiéreux qui bougent à peine. Certains paraissent vivants et ne le sont plus. Ils sont morts sous le seul effet de la compression de l'air, une goutte de sang au bout du nez. Albert Monk était là, au milieu d'eux. Son corps de vingt-et-un ans n'était plus qu'un tremblement et une respiration haletante, il sentait la terre gronder sous ses pieds, il creusait des trous. Il avait vite compris. Ne jamais sortir la tête sinon on la perd. Ne jamais s'asseoir, ni s'accroupir, non il fallait adhérer au sol, l'épouser, se blottir contre les flancs de la montagne pour se faire oublier. Entailler la roche pour y faire un trou – encore un – et pouvoir pisser dedans, allongé. Albert enregistrait tout, le moindre craquement, le trajet des avions, la position des morts, leurs gestes, il interprétait tout, tout ce qui pourrait l'aider à se sortir de là. Il notait qu'ils étaient morts, tous ceux qui avaient tenté de partir par la droite, qu'il fallait porter sa cartouchière en arrière, ne pas avoir de béret, bien parler espagnol. Comme si la folle choisissait les hommes en fonction de leurs erreurs. En cette nuit d'août, l'opération stratégique la plus audacieuse des républicains espagnols s'était retournée comme un gant.

Albert adhérait au sol, il ne se l'avouerait jamais mais il priait en hébreu. Il invoquait Dieu et ses ancêtres ; il voulait vivre, son corps voulait vivre, tout en lui hurlait le désir de vivre. Les tremblements partaient des jambes et s'amplifiaient jusqu'au milieu du dos. Il en avait vu tellement se redresser sous l'effet de la peur, partir en avant comme s'il y avait une solution, un lieu où fuir et finir coupés en deux, broyés ou soufflés par un obus. Il savait que la terre était son alliée, elle pouvait le dissimuler et le protéger. De temps en temps, il regardait autour de lui. Ses amis – oui ses amis, comment pouvait-il en être autrement lorsque l'on est prêt à mourir ensemble ? – collés à lui sous le parapet et dont les tremblements se confondaient avec les siens. Il y a peu, ils posaient ensemble, joyeux et fiers bouffeurs de curés et de brutes fascistes. Et les voilà, Frankie, Eolo, André et Chaïm, dans la terre sèche d'Espagne depuis un mois, protégés par la brume. Frankie s'était approché un peu plus, ça sentait un mélange de vinasse et de renfermé. Ils étaient dans ce boyau sombre empli de terre. À l'abri de rien, terrés comme des animaux.

Dans la brume, près de l'eau, des faisceaux de lumière ont balayé l'air. En bas, tout en bas – à je ne sais combien de mètres – leurs rayons se reflétaient dans un filet d'eau sale. Que se passait-il ? Cela, il ne l'avait encore jamais vu. Albert a senti une masse s'arrimer à lui, le renverser sur le côté. À nouveau cette odeur sèche de vin. Frankie collé tout contre lui, dans son dos. Il pousse son coude dans les vertèbres, il lui fait mal. Son corps le gêne, il continue à appuyer dessus, il ne veut pas lâcher, il pèse de tout son long. Mais que se passe-t-il ? Albert cherche à se retourner, à voir son ami. Frankie sanglote, implore, lui demande : « Pourquoi ? Pourquoi ». Il continue : « Oui je sais je n'aurais pas dû, non, je n'aurais pas dû ». Il entonne des prénoms : « Marie, Caroline, Anastase, Francine, Raymond, Chantal ».

Frankie, collé à lui, hululait des propos incohérents, il chantonnait sous les bombes une mélopée insupportable. Pour Albert, la peur avait pris une autre forme, une peur panique, lancinante. La chaleur s'est levée mais il avait froid, il frissonnait. Son cœur allait par-dessus sa tête, il cherchait une issue. Il n'y en avait pas. Au bout d'un moment, Frankie s'est arrêté de chanter sous le déluge. Il s'était endormi, peut-être. Habillé de terreur, Albert avait approché son visage du sien, le visage d'un ami mangé par la barbe, des rides précoces apparues au coin des yeux, sur le front, à la commissure des lèvres. Ce visage innocent qui ressemblait maintenant à celui d'un vieillard étrusque. Albert l'observait. Il songeait à ce jeune homme qui se disait danseur, venu, comme lui, aider les frères républicains. Il voyait la mort sur lui, en lui, partout. Frankie a ouvert les yeux, attrapé son ami par le col et lui a glissé à l'oreille « n'oublie pas ce que je vais te dire ».

Il entendait encore la voix dans son oreille. « Vous avez encore oublié quel jour on est ou quoi ? ». C'était Hermine, son aimable infirmière du foyer résidence les Cascades au Perreux-sur-Marne, qui le poussait sur le côté pour sa toilette. S'il ne se réveillait pas assez tôt et qu'il ne prenait pas les choses en main, il était obligé de subir l'affront de se faire laver. Elle avait pris sa voix flûtée des mauvais jours, ceux où son homme l'avait battue froid. « C'est le jour-de-votre anniversaire, Monsieur Monk. Vous avez 97 ans aujourd'hui et franchement, vous n'avez pas de chance ». Quand il sortait violemment des brumes de l'Èbre, Albert se demandait comment « la folle » permettait à certains de survivre et pas à d'autre. De temps en temps, pour la faire rager, il glissait à Hermine : « En Espagne, on vous aurait tué pour moins que ça... Vous savez bien que je ne suis pas Alzheimer. Je n'oublie pas... Je suis vieux, c'est tout. Et je peux me laver seul ». Il détestait les infirmières, leur indélicatesse. Il devinait la fatigue des corps et l'esprit qui se blinde, qui fabrique des murailles. Hermine était loin d'être la pire. La plupart du temps, il était heureux de la voir. C'était la seule incursion régulière dans son univers. Il avait dû batailler contre ses enfants qui le trouvaient trop mal en point pour rester seul. Ils voulaient le mettre en maison de retraite. Un mouroir. Il avait dû lutter pied à pied contre les trois mais il avait réussi à préserver une forme d'intégrité, un studio dans une résidence médicalisée. Tant qu'il vivrait, il serait chez lui. S'il lui arrivait quelque chose, il pouvait sonner. On lui faisait le ménage et on lui portait ses repas s'il le désirait. Mais il ne le désirait pas.

« Mais comment, vous ne savez pas ? Vous avez vu l'heure ? Vous n'écoutez pas la radio ? » Elle avait saisi la télécommande d'un geste autoritaire. Elle savait bien pourtant qu'il ne supportait pas les chaînes d'information en continu et leur torrent de mannequins plus aimables les uns que les autres, discutant gaiement de mort, de corruption, de la vie des autres. Une nuée d'idiots. « Quand même, Monsieur Monk, une nouvelle comme celle-là ? Vous savez, je suis la seule à être arrivée à l'heure ce matin. Les autres étaient sous le choc. » Sur l'écran, le président, un ventre mou, semblait enfin porté par une conviction.

« Mes chers concitoyennes, mes chers concitoyens. Ce matin, la France a quitté la zone euro.» Albert resta interdit. Il commença bêtement par se réjouir. Lui qui comptait encore en anciens francs n'avait jamais réussi à manier cette nouvelle monnaie. « Vous vous rendez compte Monsieur Monk ? On a quitté l'euro, on n'est plus dans l'Europe enfin sur France Inter, ils ne savaient pas très bien si techniquement, on était encore dans l'Europe ou pas. Les nouvelles n'arrêtent pas de tomber. Sarkozy a déjà demandé la démission de Hollande. » À la télévision, des queues gigantesques serpentaient devant les banques. Albert ressentit dans son ventre le vertige du souvenir. Les queues vertigineuses pour manger un peu, après la guerre. L'avidité des paysans. Il ne pensait plus voir tout cela. Sur l'écran, comme des comètes rouges blanches et noires, les informations défilaient. « Des centaines de manifestants rassemblés devant l'Élysée – L'euro sera remplacé par le franc d'ici trois semaines – Les banques fermées jusqu'à l'arrivée de la nouvelle monnaie ».

« Le gouvernement nous dit de continuer comme si de rien. Mais franchement, si ça n'avait pas été votre anniversaire, je ne serais pas venue. Je n'ai pas voulu que les enfants sortent de la maison. On ne sait pas ce qui va se passer. Vous vous rendez compte ? Ici, en France, l'anarchie... » Albert était hypnotisé par l'écran. Il observait une brune charmante deviser avec un homme sanglé de gris et bardé de diplômes. « Vous comprenez, Alice, il faudra bien mettre au jour les coupables. Qui a conduit la BMG dans cette impasse, dans cet abîme ? » Albert regardait la télévision comme on goûte un drame antique, à l'affût du sens caché. L'homme était riche et il avait faim, il aurait dévoré dans l'instant la jeune journaliste. Et il ne manquerait pas de l'assaillir, une fois la caméra passée à autre chose.

« Ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas Hermine, l'Anarchie n'a rien à voir avec ce qui se produit aujourd'hui. J'étais à Barcelone en 1936. Là, oui, nous avons connu le bref été de l'Anarchie. Je doute qu'il revienne un jour...

- Et comment vous allez faire, ce soir... La petite bringue avec vos enfants. Pour votre anniversaire ? »

Albert hésita entre railler cette manie des jeunes à vous parler comme à un vieux - elle avait dû tergiverser entre la bringue et la java – et un désir intense de la séduire. Oubliant le désarroi de Hollande, son œil s'était allumé derrière ses lunettes, animé par le plaisir de pousser les limites de la relation, de flirter avec cette innocente. Car après tout, aussi belle fût-elle, c'était elle la jeunesse, elle qui ne savait rien de la déchéance des corps et de l'amour de vieux. Mais Albert essayait d'éviter la drague sans gêne des vieillards qui ne font plus d'efforts et laissent leur langue se délier, comme si le fait d'être vieux et sans défense autorisait toutes les transgressions. Il aurait pourtant eu envie de l'amener danser, là, ce soir, sur les bords de Marne ou ailleurs peu importe.

« Les jeunes gens ne savent rien. Ils nous croient finis, foutus, bons à la casse dès qu'on franchit 80 ans. Ils ne comprennent rien. On n'est plus bons tout le temps, c'est tout. Mais occasionnellement, on se défend », pensa-t-il. Hermine lui prit la tension, lui administra ses comprimés et lui offrit même un petit cadeau : un DVD de Nos plus belles années, sa série préférée. Il se demanda si quand même elle ne lui faisait pas un peu de rentre-dedans, cette infirmière. « Ce soir on ne change rien, on va sur les bords de Marne avec toute la famille. On va fêter ça dignement. » Albert était le doyen du foyer, le plus vivant des êtres rabougris.

« Normalement, ils viennent tous. Mes deux fils et ma fille et mes dix petits-enfants avec leurs conjoints. C'est moi qui invite ! Et je vais danser, je vous le dis, moi !

- Ne vous fatiguez pas trop quand même !

- Et qu'est-ce qui m'arriverait ? Une mauvaise performance au boulot, un coup de fatigue, un coup de blues ? Mademoiselle, ça fait plus de soixante-dix ans que je vis comme si j'allais mourir dans la minute qui suit, je ne vais pas commencer maintenant à me soucier de demain. Et si ça se trouve, demain je serai mort et vous n'aurez plus que vos yeux pour pleurer. Des comme moi, vous n'en trouverez plus. Âpres au combat, et dignes avec les femmes, avec un certain sens de la forfanterie par-dessus tout. Mais qu'est-ce que vous attendez, Hermine, quittez-le votre vieux mandarin et venez donc vous installer ici.

- Monsieur Monk, épargnez-moi vos salades s'il-vous-plaît. »

Encore une fois, il n'avait pas su résister. Comment pouvait-elle comprendre qu'il ne jouait qu'à moitié, qu'une part de lui rêvait qu'une femme, une vraie, se penche à nouveau sur son corps avec attention, rende grâce à son charme dévastateur et lui offre un peu de temps en sa compagnie ? Qu'on arrête avec les pansements, les massages aussi doux que des lavements, le tutoiement infantile et la politesse excessive. Il ne rêvait pas d'amour mais d'estime de soi. Après les Brigades, il avait eu du mal à trouver une vie normale. Trop de violence, trop de peur, trop de haine aussi. Et puis ce n'était pas qu'une guerre de grands cœurs, tous les malfrats et les soudards de la planète s'y étaient donnés rendez-vous. Heureusement, les dirigeants européens s'étaient chargés de lui trouver une occupation.

La Résistance avait été son salut. Du côté des communistes. Rendre un homme à la vie civile après dix années de guerre n'est pas chose aisée. Albert savait bien se battre et imiter les discours ampoulés de l'époque, il avait son certificat en poche et c'est à peu près tout. Il était rentré chez lui, dans le dixième arrondissement, bastion populaire juif. Il s'y sentait bien entre les grossistes en électricité, les commerçants et les ateliers de confection. On y parlait sa langue, celle des morts par centaine. Un vieux comptable, Georges Bendemann, l'avait pris sous son aile et lui avait enseigné les rudiments du métier. C'était un temps béni. Les entrepreneurs juifs allaient chez des comptables juifs, peu importaient qu'ils fussent de gauche ou de droite, religieux ou pas, ils croyaient à nouveau en la République. Être comptable était simple. Il suffisait d'être rigoureux et malin, de comprendre les règles. Ce n'était pas comme aujourd'hui. Les chiffres reflétaient une réalité, du travail, de l'argent. Rien d'autre. Il y avait bien quelques singes qui tentaient d'en mettre un peu à droite ou à gauche sans le prévenir. Ils oubliaient qu'ils s'adressaient à un professionnel de la clandestinité. Un homme de doubles-fonds et de faux papiers. Un homme qui connaissait les trous derrière les lignes.

Au bout de dix années de cette vie de chiffres, dans l'ombre de Georges, il s'était installé dans l'appartement d'à-côté, à son compte. Ils se partageaient les clients et Georges, au fur et à mesure qu'il vieillissait et s'affaiblissait lui adressait ses plus fidèles, ses plus anciennes relations professionnelles. Plus tard, Georges viendrait travailler deux matinées par semaine chez Albert, pour ne pas laisser l'inaction le submerger. Il avait fallu treize ans après la guerre pour qu'Albert ne s'apaise et rencontre une femme. Esther Rebah dirigeait les ateliers de coiffures Veron, elle en avait hérité de son père. Les ateliers Veron faisaient partie du portefeuille de Georges et donc bientôt d'Albert. Le désir était monté subrepticement entre les deux, perdu dans les colonnes de ciseaux et de shampooing, dans les laques et les bigoudis ; il s'était installé un soir de printemps. Quarante ans de vie commune, trois enfants jusqu'à ce qu'Esther, pourtant sa cadette de vingt ans, ne meure d'un AVC. Dix ans sans pouvoir penser à autre chose qu'à sa mort, à son absence ce jour-là, au fait qu'on aurait pu la sauver. Dix ans à imaginer sa propre mort dans le détail, à l'organiser point par point, à la manière d'un comptable rigoureux, et à la remettre au lendemain, en pensant aux enfants.

Et maintenant...

Les enfants. Un à un, ils l'avaient appelé, dans l'après-midi. « Tu te rends compte de ce qui se passe, papa ? On serait bien venus mais là, vraiment... C'est impossible. Et puis, il faut garder son argent maintenant. Tu imagines, toute ton épargne va passer en francs. Tout ce que tu perds. Si j'avais pensé vivre ça... », lui avait expliqué son fils David, l'aîné. « À l'usine, des ouvriers étaient absents, je n'ai pas pu tester mes nouveaux radars ». David, ingénieur chez Renault, s'occupait des radars avant et arrière des voitures. Et ça ne lui réussissait pas bien. À ce qu'il paraissait, les radars Renault n'étaient pas excellents et on l'avait débauché à prix d'or pour tenter de les améliorer. Et David était obsédé par l'idée qu'une défaillance de sa part pouvait causer des accidents. Il n'en dormait plus la nuit, fumait comme un pompier et déchirait tout le papier qu'il trouvait pour le fourrer dans sa bouche. Il paraissait hirsute et légèrement éméché en permanence, au bord de la somnolence. Ça avait son charme. Un charme que sa femme Marlène avait trouvé trop lourd à porter. Elle était partie quelques années auparavant parce qu'elle n'en pouvait plus, que la vie commune était trop pesante et qu'elle voulait dormir la nuit. Deux ans plus tard, elle s'était installée avec une femme. Albert avait ouvert deux grands yeux ronds mais il n'avait rien dit. « Il aurait mieux fait d'affûter son radar à la maison », avait-il persiflé. Et il avait invité Marlène et Tatiana, sa compagne, pour ses 97 ans. Elles n'avaient pas appelé. Peut-être ne s'estimaient-elles pas assez proches pour avoir à se justifier. Si même son fils annulait...

Comment Albert pouvait-il leur en vouloir ? Des crises comme ça, on n'en vit qu'une fois dans sa vie. C'était peut-être l'âge ou le goût de l'histoire, il avait l'impression d'en avoir vécu beaucoup, des moments comme celui-ci. Qu'avons-nous fait de nos enfants ? Il ne parvenait pas à s'émouvoir de la nouvelle. « La sortie de l'euro, et alors, la belle affaire », voilà ce qu'ils pensaient. « Ils ne s'attachent qu'au confort, nos enfants. Ils ont oublié les idées, les guerres. » Toute sa vie il avait méprisé les vieux combattants, ces hommes qui ne juraient que par l'intensité du passé et voilà qu'il devenait comme eux. Après David, c'est Raphaël qui avait annulé, et ses petits-enfants les uns après les autres. Il s'était pourtant assuré que Ritchi resterait ouvert ce soir. « Je crois que vous serez seul questa sera », lui avait confié, un brin dépité, le patron. Albert venait y déjeuner un jour sur deux. Seul. C'était à soixante-six pas du foyer, précisément. Mais jamais il ne s'y était rendu pour le dîner. Ça peut être long, soixante six pas, quand on ne voit plus bien. Il fêterait seul la nouvelle si personne ne venait. Il boirait un peu de vin et trinquerait avec Raymundo, le patron. On s'habitue à tout. À quatre-vingt-dix-sept ans, qui peut oser exiger quoi que ce soit ? « En fait, à mon âge on est déjà mort », songeait-il en franchissant péniblement le seuil de la porte.

Ils étaient cinq à être venus. Rachel, sa fille, la petite dernière. Alex, son petit-fils, un génie de l'informatique, aussi calme que son père David était angoissé ; Marlène et Tatiana en robe toutes deux et Hermine qui n'avait pas résisté. Rachel était si belle. Elle avait 48 ans mais en paraissait à peine quarante. Rédactrice en chef d'un magazine qui parlait tout à la fois d'actualité et de mode – Albert n'arrivait pas à en prononcer le nom mais apparemment, il était très couru de ceux qui achetaient encore des magazines ; encore une chose qu'il ne comprenait pas, les gens ne lisaient plus de journaux et de moins en moins de magazines. « Mais qu'est-ce qu'ils font quand ils s'emmerdent ? », s'époumonait-il face à Alex, l'un de ses petits-fils, un gamin de l'Internet qui avait inventé une « technologie qui scrolle le deep web et permet d'identifier les tendances de demain, ce que les gens vont aimer, ce qu'ils vont regarder, ce qu'ils désirent en somme. Tu vois Opapous, c'est pour ça que ça vaut cher. En associant ça et une stratégie de data mining, franchement t'es sûr de ferrer le client. » Et non, il ne comprenait pas un mot des explications de son petit-fils alors il souriait bêtement et le soir devant sa tablette cherchait les mots un à un.

Il aimait beaucoup Alex, un garçon au sourire rêveur, un écran greffé à la main, qui paraissait absorbé par une œuvre à accomplir. « C'est une révolution Opapous, ça va changer la vie des gens. On va changer la vie des gens ». Ça aurait dû l'irriter, Albert, ce genre de propos sur la Révolution. Qu'est-ce qu'il connaissait Alex à la Révolution, qu'est-ce qu'il connaissait du combat pour les idées, qu'est-ce qu'il connaissait de ce à quoi les gens aspirent ? Osent-ils même se l'avouer, ce dont ils rêvent ? Mais il souriait à son petit-fils en espérant pouvoir lui faire comprendre un jour. Il ne restait plus longtemps.

Alex avait déjà 23 ans, on lui promettait un avenir radieux à l'étranger, aux États-Unis. Il gagnait mieux sa vie que son père - Rachel était si belle. De ces femmes qui font le vide autour d'elles, qui avancent entourées d'un halo protecteur, une beauté qui isole et confère à celle qui la porte une forme d'autorité. Après tant d'années, Albert en était toujours aussi fier. Elle avait débarqué d'un moto taxi – encore un mode de transport dont il ignorait l'existence – sur des talons si hauts qu'il avait eu peur qu'elle ne tombât, une robe noire à lacets soulignait sa taille fine, ses cheveux blonds légèrement bouclés encadraient deux longues boucles d'oreilles en brillants. Albert en aurait pleuré de joie. C'était sa fille, son unique fille. « Comment ça va papa ? Tu es sûr que c'est une bonne idée un dîner ce soir ? Tu n'es pas un peu fatigué pour ça ? »

« Laisse tomber ma fille, ça va très bien », avait-il glissé en l'embrassant longuement. Il voulait conserver cette sensation, les boucles blondes qui lui chatouillaient la mâchoire, l'odeur, la délicieuse odeur de sa fille, comme l'humus d'une forêt et ses yeux brillants d'un amour éperdu. Elle n'avait pas changé. Il l'avait rêvée en universitaire plutôt qu'en papesse de la mode mais il devait se rendre à l'évidence : il était largué dans ce monde. Ça faisait vingt ans qu'il s'était engagé dans un cul-de-sac. Et qu'il regardait les trains passer. « Pourquoi tu as choisi ce resto, papa ? On aurait pu trouver quelque chose de mieux. Et puis qu'est-ce que c'est que cette manie de laisser la télé allumée dans un restaurant ? La musique, c'est déjà insupportable, il paraît que ça fait entrer les gens, mais la télé ! », avait pesté Rachel. « Tu me diras, un jour comme aujourd'hui, je comprends. »

« J'ai mes habitudes ici, c'est plus facile pour moi. Et oublie la télé, ça n'a pas d'importance. On n'est pas à Paris ici. »

Sa petite famille attablée et le silence qui l'entoure, lui, le vieux qu'on est venu fêter. Les invités ne savaient plus quoi dire. Ils songaient aux heures qui viennent, aux émeutes devant une banque à Perpignan. Il y a un jour encore, ils se plaignaient de la routine, de ce monde si ordonné, du manque de temps, du pouvoir de l'argent. L'incertitude leur est tombée dessus, comme un nuage de brume. Et ils sont aveuglés. À table, les téléphones crépitaient des alertes qui tombaient en escadrille. « La manifestation devant l'Élysée a été dispersée sans violences. Suivez minute par minute l'évolution de la situation. »

Albert se sentait si loin de tout cela. Il se revoyait au centre de Barcelone, face à la cathédrale. Ils tenaient la ville. Ils étaient chez eux. Ah, ce parfum de fête. Ses amis lui manquaient. Sa femme lui manquait. Ils étaient morts les uns après les autres. Frankie était parti en dernier. Il avait ouvert un restaurant à Issy-les-Moulineaux. Chez Mandarine. À ses clients, il racontait qu'il avait dû arrêter la danse à cause d'un accident de voiture. Ça ne sert à rien de rester si longtemps, se disait Albert.

Il regardait la tablée comme hier contemplerait aujourd'hui. Il aurait voulu leur raconter l'Èbre, comment c'était. La folle qui chaque nuit l'assaille depuis qu'Esther est morte. Ils savent bien sûr. Ils en sont fiers de cette histoire. Mais ils ne connaissent rien. On l'avait mis à la place de choix, face à l'écran géant. Ils avaient trinqué au champagne puis au vin rouge. Il avait bu avec conviction, il souriait. Puis, à l'ancienne, il avait frappé du bord de la cuillère sur son verre. Face à lui, le chef de l'État répétait inlassablement ses premières paroles historiques. Il se souvenait des heures tardives de la IIIe République. Celui-là aurait pu y trouver sa place. Albert connaissait par cœur les échanges entre Jaurès et Clemenceau à l'Assemblée nationale, leurs phrases superbes, leurs envolées lyrique. Qu'avait-il eu à proposer, ce président ? Albert s'était levé. Il avait observé un moment de silence.

« Chers concitoyens...
- Mes enfants...
- Aucune autre nation ne nous fera renoncer à nos idéaux...
- Je suis arrivé au crépuscule de ma vie. »

Personne ne comprenait où il voulait en venir. Ils le croyaient sujet à la mélancolie.

« Nous sommes une grande nation, une nation citoyenne.
- J'ai un cancer et je veux mourir sur les bords de l'Èbre. »

Dans un silence écrasant, on entendit les derniers mots de François Hollande : « Ensemble nous allons construire notre avenir ». Et machinalement, hébété, gêné par l'ironie du propos, chacun empauma son téléphone pour scruter son écran vide. Puis releva le visage, légèrement honteux. Perdu.

« J'aurais peut-être dû leur envoyer un SMS de confirmation. Ça les aurait rassurés. », se dit Albert avant de se rasseoir.

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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