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19 Nov – Plus de vent

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Résumé des chapitres précédents : La France s'enfonce de plus en plus dans une crise économique et politique. Albert Monk, lui, planifie son voyage en Espagne, sur les lieux de sa jeunesse.

Aux Cascades, les préparatifs allaient bon train. Albert avait retrouvé sa forme physique. Il avait réussi à se lever, à marcher, à se rendre aux toilettes seul. S'il n'était pas sorti pour sa promenade quotidienne, c'était simplement parce que Rachel l'en avait empêché. Parfois lui revenaient en mémoire les saillies de Fidel ou celles, plus profondes, moins benoîtement révolutionnaires, de Pilar. Il se demandait qui était ce chat aux origines russes et à la verve baroque. Il en était venu à penser qu'il était une forme de réincarnation des révolutionnaires du monde entier, un sage qui avait emmagasiné tous les savoirs et toutes les personnalités de Marx à Mao. Son passage dans le manoir lui semblait aussi réel que la faiblesse de ses jambes ou les douleurs de ses omoplates, il ne doutait pas un seul instant de l'existence de ce lieu et de ces habitants. Frankie, lui, avait eu la décence de les laisser tranquilles ; pour une raison simple, il avait acquis la certitude qu'Albert s'occuperait enfin de lui.

Gaston Ratner déployait des trésors d'ingéniosité pour donner corps à leur projet. Il se sentait revivre, il parlait à sa fille plusieurs fois par jour et retrouvait, au fond de lui, cet attachement sauvage aux joies simples de l'existence qu'il avait connu autrefois. Il avait quasiment élu domicile aux Cascades et Rachel devait, chaque soir, le mettre dehors.

Le vieux Monk se portait bien. Il n'avait pas eu l'occasion de discuter avec lui de son cancer mais le voyage lui en donnerait la possibilité. La situation, autour d'eux, commençait à se tendre, les échauffourées se multipliaient partout – des groupes faisaient sécession - et la police semblait fléchir mais il était convaincu qu'ils pourraient se frayer un chemin. Il avait dépensé 320 euros et troqué tout son matériel médical pour acheter une voiture, un grand modèle, une Toyota Prius+. « Une voiture hybride, comme ça, ça consomme moins », avait-il claironné devant ses trois partenaires.
Et tu comptes faire comment avec la pénurie d'essence ?

Je sais pas mais on peut être à sept dedans.

Depuis plusieurs jours, les tankers avaient cessé de faire escale à Fos ou ailleurs en France, de peur de ne plus être payés ou de se faire duper par le cours incertain du franc. Gaston Ratner avait quelque peu éludé la question. Mais il était revenu quelques heures plus tard avec le réservoir plein et le coffre empli de jerrycans. Il n'avait plus un sou en poche et s'était séparé des meubles hérités de ses parents, mais il se sentait fier et vivant. Il avait l'impression d'agir, de poursuivre un but. Comme tous les êtres un peu sourds à eux-mêmes, il se trompait sur son objectif. Il croyait que l'exil, la promesse d'un ailleurs suffisaient à le mouvoir quand la réalité était plus prosaïque : seule la présence de Rachel lui permettait d'aller de l'avant. Il l'observait sans délicatesse, avec avidité, comme si sa timidité lui donnait tous les droits. Jamais il n'oserait approcher une femme comme elle. Ce qui se jouait là était une œuvre intérieure, il voulait la séduire sans le faire, par sa seule présence. C'était une forme de combat sans lendemain.

Elle était rivée à la chambre et à son père. Elle semblait ne plus vouloir le quitter. Elle cherchait en réalité à expier les quelques jours où elle l'avait oublié. Rachel se sentait vide. Elle ne savait trop où porter son regard. Devant elle, il y avait ce voyage et la mort de son père. Derrière, ses choix. La vie confortable, mondaine, les plaisirs et les hommes, la maternité à peine heureuse – de toutes les manières ses enfants ne reviendraient pas -, son couple toujours uni alors qu'il ne restait rien. Il était facile d'en terminer avec tout cela. Son mari, profitant de son absence, avait déserté la maison, il était parti rejoindre sa maîtresse, une journaliste de l'AFP de quinze ans sa cadette. Ils avaient toujours été libres mais la crise marquait la fin de leurs arrangements comme s'ils ne pouvaient plus fermer les yeux sur l'érosion des sentiments, la confusion aussi entre le confort, les ambitions communes, la soif d'une position et ce qui avait peut-être été, un temps, de l'amour.

La séparation, si l'on peut appeler ça ainsi, s'était donc faite sans heurts. Elle devait accompagner son père et il avait pris cela comme un signe. Elle était passée faire sa valise et prendre quelques affaires de valeur, des choses qu'elle pourrait troquer. En quittant le Perreux à bord de la Toyota, elle avait craint de se trouver frappée par une vague de nostalgie en entrant dans l'appartement. Elle voyait les sentiments affluer vers elle comme des vagues composées de myriades d'images et de sons, un tourbillon de vie, ce qui avait été sa vie. Une vie construite, solide, une vie française.

Elle avait poussé la porte avec une légère inquiétude. Elle était entrée dans cet appartement à l'odeur familière. Elle avait rassemblé ses affaires en un rien de temps, appelé ses enfants pour leur expliquer qu'elle partait accompagner Opapous en Espagne, avait refermé la porte derrière elle. Sans rien éprouver.

Dans sa vie, il n'y avait plus de vent. Elle aurait dû s'en méfier.

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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