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20 Nov – Les solidaires et les autres

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Résumé des chapitres précédents : Albert Monk s'apprête à aller rejoindre l'Espagne avec une partie de sa famille et le médecin Gaston Ratner. Mais sans Hermine, son infirmière, retenue par un caïd hypocondriaque.

Ils étaient fin prêts. La voiture était pleine à craquer, garée devant la résidence. Avec les événements, les choses étaient devenues simples. Plus personne ne s'était présenté au travail dans la société d'Alex ; les investisseurs avaient cessé d'appeler ; c'était fini. Pour Gaston, c'était pareil, qui irait dépenser de l'argent chez un médecin quand la vraie question devenait comment manger ? La santé faisait l'objet de troc, un soin contre des vivres ; le marché noir des médicaments tournait à plein régime. Les psychotropes voyaient leur cote grimper en flèche. Mais dans ces conditions, ce métier n'avait plus de sens. Gaston croyait au système de santé français, à cette vision d'un pays solidaire avec les plus pauvres, où chacun était égal ou presque face aux accrocs de la vie. Il ne s'imaginait pas en dealer de molécules.

Alex et Gaston avaient amassé des tas d'objets, ils avaient fait des provisions d'eau, de biscuits, ils avaient trouvé un réchaud dans la cave de Gaston ainsi que deux grandes tentes. Régulièrement, ils se livraient à un inventaire de ce dont ils disposaient. Gaston révélait un esprit méthodique et un caractère obsessionnel. Ils avaient des vêtements chauds, du carburant en réserve, des vivres pour deux semaines, de quoi camper, des meubles à troquer. Ratner essayait de se souvenir de ses cours de secouriste, quand ses parents pour le transformer en gentil petit Français l'avaient inscrit chez les Éclaireurs de France.

Il y avait vu une forme de lubie, une obsession de biélorusse, un truc de petites gens qui veulent singer les bonnes manières de la Haute société protestante. Il avait ri en lisant La Promesse de l'aube de Romain Gary et en retrouvant chez cette mère redoutable d'amour le désir de transformer depuis son Wilno natal, son fils en ambassadeur de France. Ils étaient plusieurs comme lui à avoir rêvé de diplomatie française, de salons dorés et de lustres éblouissants. Médecin, même généraliste, c'était pas si mal.

Mais qu'était devenue la France ? Dans la rue, les gens ne marchaient plus, ils couraient la mine contrite, ne regardaient personne dans les yeux, s'affairaient, qui à la recherche d'un bout de pain, qui à l'affût d'une occasion. Ceux qui ne se pressaient pas préparaient de mauvais coups. On les voyait, postés aux abords des immeubles, ils guettaient. Les Parisiens étaient si nombreux à avoir quitté la ville que les appartements devenaient la proie de pillards discrets et méthodiques. Il suffisait de se trouver dans la rue, d'observer, de voir qui chargeait les voitures et d'aller se servir. Les nantis ne savaient pas lutter, ils avaient l'habitude d'un monde où la vie vous est livrée toute cuite.

Les pauvres et les débrouillards, eux, avaient l'œil. Ils pouvaient détourner les objets, leur trouver trois utilités ou plutôt quinze. L'inégalité se faisait grandissante. Ce n'était plus une France mais des France qui apparaissaient au grand jour. La droite et la gauche n'étaient plus rien. Non, il y avait les solidaires et les autres, les loups, prêts à écraser le voisin. Les régions riches et les pauvres. La politique était foulée aux pieds par des hommes et des femmes qui n'en pouvaient plus. Mais qu'avaient-ils fait les politiques ? Lors de son passage à Matignon, Michel Cabestany avait semblé nourrir une seule ambition, celle de détruire le peu de cohésion qui demeurait. En décrétant l'état d'urgence, il avait alerté les pays voisins, fait naître la peur de la contagion, comme en 1789. Les frontières venaient de fermer.

Albert était resté de marbre en entendant la nouvelle. Gaston et Alex étaient déjà en train de renoncer. Albert s'était longuement tu. Il avait réfléchi avant de lâcher « D'autres sont passés avant nous et dans des circonstances plus difficiles, je saurai retrouver le chemin ». Rachel avait tenté de s'y opposer « Papa, ça devient dangereux. J'ai l'impression que tu ne comprends pas. Les Espagnols ne veulent plus que nous passions chez eux. Ils nous en empêcheront. Et puis autour, ça va être le bordel. »
Je m'en moque, ma chérie. Nous partons maintenant.

Albert s'était levé, il avait fait le tour de la pièce une fois, touchant les murs du bout des doigts comme pour leur dire adieu. Cet endroit n'avait aucun intérêt mais c'était chez lui.

Avant de partir, il avait attrapé un sac, caché au fond de son armoire, un sac marin en toile épaisse, verte. Il semblait lourd.

C'est quoi ça papa, tu sais on n'a plus de place déjà dans le coffre.

Albert s'était arrêté devant Rachel, avait entrouvert le sac. Des billets, des centaines de billets.
Depuis le 21 avril 2002, je mets cent euros par mois dans ce sac. J'ai compris ce jour-là qu'ils reviendraient d'une manière ou d'une autre. Je savais qu'il fallait se préparer. Nous pourrons faire face.

Rachel, Alex et Gaston l'observaient, médusés.

On y va les enfants. Mais on passe chez Hermine d'abord...

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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