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21 Nov – Dans la seringue

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Résumé des chapitres précédents : Albert Monk quitte Paris et la France, pour retrouver l'Espagne de sa jeunesse militante. Avant de partir, le vieillard souhaite revoir son infirmière.

Ils ont pris la route au petit matin. Gaston conduisait avec assurance. Sans sourciller, il a pris la direction de Créteil. Il avait appris à obéir au vieux Monk. Alex était sidéré. Pourquoi son grand-père voulait-il retourner chez Hermine ? Il lui avait bien expliqué pourtant : « Elle est PAR-TIE Opapous, PARTIE, tu comprends ». Il fulminait en silence. La voiture avançait à un train de sénateur, elle glissait sur le bitume avec son moteur électrique. Gaston ne voulait pas gaspiller l'essence et jusqu'à 30, le véhicule avançait sur les batteries. Ça impressionnait Albert, à ses côtés, cette sensation aérienne, comme si rien ne pouvait empêcher cette voiture de surfer sur la route. Elle lui donnait l'étrange sentiment d'être mort, comme dans ces rêves où les voitures ne font plus de bruit. C'était peut-être aussi à cause de Frankie, qui avait pris place à bord, derrière, au milieu, entre Alex et Rachel. Dans le rétroviseur, Frankie lui adressait des œillades salaces tout en faisant mine de peloter sa fille.

Albert avait légèrement honte d'entraîner sa famille dans ce périple, honte aussi de les forcer à passer chez Hermine. Mais quelle mouche l'avait piquée ? Il ne pouvait croire qu'elle était partie sans un geste, sans un appel téléphonique, sans lui avoir dit « au-revoir ». Elle savait qu'il mourrait bientôt, elle ne le savait que trop bien. S'était-il trompé sur elle à ce point ? Ce sur quoi Albert ne parvenait pas à mettre des mots était pourtant bien simple : il était amoureux de la jeune femme. C'était ça, la déception cruelle qui lui fouaillait le ventre, le sentiment d'une vie boiteuse, amputée et dénuée de sens. Il lui manquait le sourire, l'intonation, les gestes professionnels d'Hermine. Autour d'eux, la ville scintillait dans la nuit finissante. Gaston, par sécurité, avait choisi de traverser Saint-Maur. L'autoroute irait certainement plus vite, mais il craignait les attaques, apparemment courantes, de pillards.

Le scintillement n'avait rien d'anodin, le courant se coupait puis revenait sans ordre apparent. Depuis plusieurs jours, on rapportait des incidents de la sorte. Jusqu'à maintenant, à Paris, il s'était cru protégé. Mais là, sous ses yeux, la ville clignotait. Les médias parlaient beaucoup des drones qui survolaient les centrales. Était-ce pour cela ? Pour la première fois depuis quelques jours, elle était revenue comme un frémissement le long de ses jambes, elle avait grandi en s'élevant jusqu'à former une boule dans sa gorge : la peur. Il avait accéléré subitement pour la laisser derrière lui. Mais elle s'était accrochée. Ils étaient les seuls à traverser la banlieue de si bon matin.

Michaël J. Omar se réjouissait. Cette infirmière était une perle. Il était assis au bord de son lit. Son ventre dépassait légèrement de son jogging de marque. L'infirmière venait de lui mettre le garrot. Ça l'excitait ce geste sec pour faire ressortir ses veines. Quelle bêtise. Il lui suffisait de serrer le point et de contracter son avant bras pour voir les veines se gonfler comme des outres, le sang affluer pour s'offrir à l'aiguille. Ses bras étaient des boulevards. Mais il aimait trop la voir peiner avec son élastique sur son bras trop large et chercher à lui faire mal sous le couvert d'une piqûre. Michaël J. n'était pas dupe. Il adorait la regarder planter l'aiguille de travers ou feindre de rouler sur la veine pour le blesser. Il ne pouvait s'empêcher de tressaillir de douleur, mais elle le réjouissait. Hermine ne pouvait pas comprendre un dealer hypocondriaque. Quand elle le piquait, usant de toutes sortes de tactiques pour lui infliger le maximum de souffrance, il se sentait vivant, enfin vivant. Dès qu'elle se trouvait loin ou qu'elle ne lui prodiguait pas de soins, Michaël J. Omar sentait la mort l'envahir. Elle prenait place dans ses poumons et les pressait comme une orange avant de s'attaquer à son cœur qu'elle perçait de mille aiguilles, il perdait la sensibilité des mains puis des pieds.

Quelques mois auparavant, elle était venue, un soir, alors qu'il perdait pied. Elle l'avait rassuré en lui parlant et lui avait injecté un tranquillisant. C'est comme ça qu'il l'avait repérée. Elle savait qui il était, comme tout le monde dans l'immeuble. Mais elle n'avait pas hésité. Elle lui plaisait cette infirmière, il la trouvait sexy avec son air revêche. Les femmes, le sexe, pourtant, ce n'était plus son truc. Il avait peur des microbes. On ne pouvait jamais savoir ce que les corps recèlent. Ça l'obsédait l'idée qu'il pouvait tomber malade, qu'il l'était peut-être déjà. Il prenait tous les matins un cocktail de vitamines en intraveineuse, de la testostérone en intramusculaire et cherchait de nouvelles molécules à tester.

Michaël J. Omar observait Hermine comme un taureau se méfie d'une souris. Avec délectation. Il avait dû la frapper une ou deux fois au début. Mais maintenant, elle avait compris. Et puis, elle voyait la situation dehors. Elle mangeait à sa faim et ses enfants étaient en sécurité à la campagne. Il lui avait promis de les protéger. Michaël J. esquissait un sourire apaisé pour la première fois depuis longtemps quand il fut dérangé par l'un des gardes, derrière la porte. À part elle, il ne laissait entrer que son bras droit.
J., il y a quelqu'un qui vous demande. Il insiste.

La suite demain

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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