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22 Nov – Vertiges

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Résumé des chapitres précédents : Avant de partir en Espagne, Albert exige de comprendre pourquoi Hermine, son infirmière, l'a abandonné.

Il est des moments d'une vie où tout se fige, des moments où les sentiments se modèlent dans la glaise, à l'unisson. On se souvient d'une respiration, celle d'avant, le bref instant avant que tout ne bascule. Tout est encore possible, nos chemins peuvent se séparer, nous pouvons partir à droite ou à gauche, éventuellement faire demi-tour ; des milliers de particules attendent sagement de savoir dans quel sens va les mener le vent.

Ces moments-là sont rares, il arrive que l'on n'en croise jamais. Le plus souvent, ils précèdent une vague d'effroi ou de joie ; ils s'inscrivent dans le temps comme dans un bloc de glace. On viendra les observer après avec amertume ou curiosité, comme on observe un ancêtre momifié. Car la seconde suivante emportera tout avec elle, elle précipitera les hommes dans une aventure différente.

À chaque fois que Gaston Ratner sonnait à une porte du grand ensemble d'Hermine, il éprouvait ce vertige. Albert lui avait demandé, comme une faveur, de sonner à toutes les portes, avec sa mallette de médecin et de demander des nouvelles de son infirmière. Gaston, naturellement, la connaissait. Il l'avait croisée aux Cascades et n'était pas insensible à son charme. Elle était mal vue par les autres infirmières, trop dévouée et affectueuse avec les patients, trop proche des familles comme si elle voulait les acheter. Et puis, avec ça, un peu snob. Elle était avec un neurochirurgien très respecté, un de ces hommes que l'on vient consulter du monde entier. Il devait gagner de quoi lui permettre d'arrêter de travailler alors qu'est-ce qu'elle faisait-là à torcher des vieillards ? Et pourquoi elle habitait toujours Créteil ? Gaston avait suffisamment souffert des mesquineries hospitalières pour ne pas se laisser attraper par les jalousies ambiantes. Mais à chaque fois qu'il sonnait ou frappait à la porte, il redoutait ce sur quoi il allait tomber.

Les gens l'accueillaient avec méfiance, un regard hostile depuis l'œilleton – il se souvenait de sa peur lorsqu'Alex avait frappé à sa porte -, une voix qui s'élève derrière la porte : « rien à foutre » ou « jamais entendu parler ». Dans les premiers étages, les familles semblaient recluses chez elles, soumises à un ordre supérieur. On entendait le bourdonnement des télévisions dans les appartements comme une angoisse diffuse. Dehors commençait la lutte. À l'intérieur, on était protégé. Au-dessus, dans les couloirs de l'immeuble régnait une agitation manifeste. Des jeune hommes chargeaient et déchargeaient des produits alimentaires et des produits électroménagers. Ils alimentaient une forme de banque interne à l'immeuble où s'échangeaient produits et services. Gaston pensait aux médicaments dans sa mallette. Combien valaient-ils dans cette bourse d'un genre nouveau ? Au quatrième étage, une femme sans âge, de petite taille, les yeux chassieux lui avait ouvert la porte et l'avait fait entrer. Elle semblait en proie à une agitation profonde : « vous êtes médecin c'est ça ? »

Oui.

Ses mais tremblaient comme si elle n'avait pas eu d'alcool depuis longtemps. Elles glissaient le long de sa veste, elle aurait voulu l'attraper. Elle le regardait par en-dessous suppliante.

Vous n'auriez pas des somnifères, je ne dors plus depuis la crise. Ils ont pillé la pharmacie et je n'ose plus sortir. Vous savez, ils contrôlent tout.

Qui ça ?

Les hommes de Michaël J. Il habite au septième. Il contrôle une dizaine d'immeubles maintenant. Et il se fout d'une vieille comme moi. Donnez-moi quelque chose et je vous dis ce que je sais sur l'infirmière. Elle était sympa elle, elle venait me voir avant. Quand elle rentrait du boulot, ou quand elle n'allait pas chez son bonhomme.

Ratner hésitait. Ses mains grimpaient sur le col de sa chemise, on aurait dit deux animaux affamés. Elles voulaient le saisir, l'obliger à lui donner quelque chose, un ou deux comprimés.

Je ne dors plus vous comprenez, je n'en peux plus. Ils me donnent à manger mais moi je veux dormir. Je n'ai plus faim, je suis trop vieille.

Elle commençait à pleurer. Il avait cédé. Six Xanax. Elle les avait coupés en trois avant de les mettre dans une boîte, avait avalé un comprimé.

Je crois qu'il la séquestre. Lui, Michaël J. La rumeur dit qu'il a peur de mourir. Qu'il a besoin d'elle pour le piquer ou quoi. C'est un dingue, un fou furieux. Je ne suis pas sûre mais je crois qu'elle est chez lui. Personne n'entre jamais vous savez. Il contrôle tout à distance. Il a des tas de téléphone et des complices chez les flics. Vous devriez partir.

La suite lundi.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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