C'EST LE CHAOS. ENTREZ DANS LA FICTION
0 : 00 : 00 : 00
Vos textes sur Anarchy : un roman de 200 pages chaque jour

25 Nov – Révélations en série

Lire en plein écran

 

Résumé des chapitres précédents : Le médecin Gaston Ratner cherche à sortir Hermine de l'emprise d'un dealer accro aux médicaments, Michaël J. Omar.

Le Diprivan agit différemment selon les personnes. Cela dépend des tempéraments et des moments. Il y en a pour qui l'effet est immédiat, ils sont plongés dans le vide aussi sec, comme on plongerait une société dans le noir, pour s'amuser. D'autres, en revanche, voient leur esprit s'aiguiser. Leur corps s'apaise mais, comme sous l'effet de l'opium, le cerveau gagne en agilité ; il identifie les détails signifiants, les recoupe, les croise, comprend en un instant le sens du monde et ses vérités cachées. Michaël J. Omar venait ainsi de vivre une double épiphanie.

L'expérience d'un monde sans euros, d'une France coupée de l'étranger, le renversement du pays cul par-dessus tête était fait pour lui, c'était LE moment, celui où il devait agir, prendre le pouvoir, s'installer sur le trône, n'importe lequel, un trône ferait l'affaire, ah, si sa mère avait pu voir ça, il n'en était pas loin, il suffisait de voir, il y a trois semaines encore il était un dealer puissant et respecté, aujourd'hui il contrôlait Créteil et son approvisionnement en nourriture, il pouvait aller plus loin, il n'était même pas obligé de sortir, le pouvoir peut vivre reclus, moins on le voit plus il est fort, il faut savoir apparaître de temps en temps, sortir sur un promontoire, saluer la foule, les centaines, les milliers de personne qui dépendent de lui, les Nicolas Carsac, les Anthony Dupuis, les Teo, les Jean Saldeau, les Rodéric, les Donatienne Tulipe, les Avon, tous ceux qui autour et en-dessous, dans les rues embrumées se battent pour s'en sortir, trouver une issue, de l'argent, nourrir leurs enfants, ces jeunes pour qui le monde était une promesse qui se transforme en cauchemar ; il pouvait, lui, les guider, les amener vers autre chose, sa famille avait survécu au génocide en 1915, ils étaient remontés de Marseille, ils avaient monté un garage et là il avait trouvé la faille, la voie d'accès, les voitures qu'on revend, les plaques qu'on change, la TVA qu'on récupère, l'argent qu'on blanchit, la drogue qui afflue, le business européen, les partenaires turcs en Allemagne – la paix des braves c'est possible avec des billets, on enterre les morts à la va-vite - la construction, la puissance, la peur qui vient avec, les femmes qu'on bouscule, qu'on ne sait plus savourer, ses crocs qu'on plante dans la chair du monde, il le faisait mieux que personne et bientôt tout le monde le saurait, il voyait le chemin se dessiner devant lui tout droit, ça n'aurait rien de Versailles mais ce serait quand même chez lui, son fief, rien ne pouvait l'en empêcher, rien.

Rien sinon cette autre découverte, instantanée dans un coin de son cerveau. Mais Hermine, elle habite où ? Ici oui... Alors pourquoi ce sentiment que quelque chose m'échappe, que tout est en train de se déliter que je pourrais aussi bien me dilater, me distendre, perdre mes muscles, les voir tomber en flaque sur le sol, que la menace est aussi proche que le succès, plus proche encore peut-être. Ses yeux s'écarquillent un bref instant, il cherche les deux, la victoire et l'échec sous la forme de corps ou mieux de statues. Il n'y a que le médecin et l'infirmière, debout, qui l'observent. Ses pupilles se dilatent ; ses yeux sont comme des fentes. Où est la clef, le point de fragilité ? Elle est là devant lui, il en est certain. Elle vient soudain. Le saisit comme une évidence, s'empare de son corps qui tressaille, il voudrait se lever, les attraper. Ratner du Perreux-sur-Marne. Où est-ce qu'elle travaille déjà ? Aux Cascades au Perreux. Il n'est pas là par hasard. Il est venu la chercher. Il va le briser en morceau, c'est un petit gros, il va lui apprendre ce qu'il en coûte de s'approcher du feu, de venir dans la chambre de Michaël J. Omar. Mais le taureau ne peut plus bouger, il ne peut même plus parler, garder les yeux ouverts lui coûte, il sent encore vaguement son corps mais c'est tout. Il enrage, la colère coule en lui comme un torrent de lave. Mais rien ne peut sortir sa carcasse de cette funeste torpeur. Il se voit, curieuse expérience de sortie du corps, allongé sur ce lit, méprisé par ces deux ignares, ces incapables – une infirmière et un médecin.

C'est si bon pourtant, il voudrait s'abandonner, lâcher prise, laisser l'absence de douleur, de sensibilité, l'absorber, le couper du monde et lui offrir ce répit auquel il aspire tant. Ne plus avoir à penser, à craindre, à anticiper. S'oublier, tout oublier.

Ratner ne savait pas quoi faire. M. J. Omar dormait devant eux, Hermine semblait prostrée, elle n'osait pas dire un mot. Il fallait trouver une idée pour sortir de là, braver les gardes. Ils ne les laisseraient jamais partir. Comment faisaient-ils les héros des films ? Comment trouvaient-ils toujours des solutions. Il avait fouillé la pièce, trouvé de l'argent, l'avait emporté puis laissé, trouvé des armes diverses, avait mis deux Glocks dans sa mallette, les avait reposés – il ne s'en servirait jamais – puis repris – après tout, ça peut être utile -, il avait fait le tour de l'appartement, beaucoup plus grand que ce qu'il pouvait imaginer en entrant, Hermine l'avait accompagné, lui avait montré la chambre où elle dormait, la cuisine immaculée, les salles de bain en faux marbre. M. J. Omar avait cassé les murs de séparation des appartements de l'étage, leur offrant pensaient-ils une solution. Ils avaient, ensemble, dessiné l'appartement, le hall de l'étage, essayé de trouver une porte qui échapperait aux regards des gardes. Ils avaient imaginé que la porte de l'appartement C7, leur permettrait d'arriver en face des escaliers en un rien de temps. Hermine en était certaine, elle habitait ici quand même.

Ils avaient tenté leur chance. Elle s'était trompée. Mais, dans le hall, il n'y avait plus personne pour les voir. Les gardes étaient absorbés par des images, celles des funérailles nationales d'un président et d'un Premier ministre qu'ils regardaient sur leurs mobiles en se gaussant de ces petites vies, pas plus résistantes que d'autres à un crash d'avion. Ils observaient les hommes politiques en se donnant des coups de coude : « c'est lequel qui a fait le coup tu crois ? Celui-là ? Le gros-là ? ». Ils se marraient. Le bordel était leur quotidien.

Hermine et Ratner avaient dévalé les escaliers. Ils étaient montés à bord de la voiture qui les attendait et avaient roulé tant qu'ils pouvaient dans un silence religieux. Comment Albert avait-il su qu'elle était là ?

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
Suivre le Live
Produit par :
En partenariat avec :
France 4Nouvelles EcrituresTelfrance SérieINA
Le MondeLes InrockuptiblesAlternatives EconomiquesFrance Inter
Avec le soutien du :
Développé par :
France 4Europe Créative MEDIAESPCICEEA
SolicisIRI
Votre navigateur n'est pas à jour

Mettez à jour votre navigateur pour voir ce site correctement. Mettre à jour mon navigateur maintenant

Fermer