C'EST LE CHAOS. ENTREZ DANS LA FICTION
0 : 00 : 00 : 00
Vos textes sur Anarchy : un roman de 200 pages chaque jour

27 Nov – Le barrage

Lire en plein écran

 

Résumé des chapitres précédents : Albert Monk, sa fille, son petit-fils, son infirmière et son médecin ont pris la route, autant pour rejoindre l'Espagne que pour fuir la France. Leur voiture est arrêtée à hauteur d'Orléans.

Les hommes ressemblaient à des paramilitaires colombiens. Ils filtraient les véhicules peu nombreux qui tentaient de passer par Orléans. Ils n'appartenaient ni à l'armée ni à la gendarmerie. Ils avaient disposés deux voitures en épis, ne laissant plus qu'un passage étroit pour les voitures et autres camionnettes. Quant aux poids-lourds, ils ne pouvaient pas envisager de franchir le barrage. Certains étaient garés sur le bord de la route, les portes ouvertes, les flancs éventrés, vidés de leurs cargaisons. À qui obéissaient ces hommes, que voulaient-ils ? Impossible de le deviner à leur apparence. Il pouvait aussi bien s'agir de chasseurs du cru que d'un groupe régionaliste ou d'une de ces factions nouvelles émergées d'on ne sait où : les Oubliés. Ils prônaient l'action violente et une forme nouvelle de pouvoir du peuple sur le pays, un truc pas vraiment clair. Mais avec quelques hommes armés face à vous, la question qui a le pouvoir était vite tranchée.

D'un commun accord, ils avaient décidé d'avancer vers le barrage. Ratner, en freinant brutalement, était parvenu à les faire repérer. « On n'a rien à cacher », avait insisté Albert. Ratner faisait l'inventaire de leurs biens « des armes – jamais il n'aurait dû les emprunter à Michaël J., de l'argent, beaucoup d'argent, des médicaments, des vêtements, de la nourriture ». Sa conclusion était sans appel : « nous sommes une cible ambulante, un coffre-fort sur roues. C'est de la folie. Personne ne doit s'intéresser à nous, sinon on est cuits. » Il venait de comprendre que la France avait basculé de l'autre côté du miroir. Jusqu'alors, il avait été obsédé par l'idée de partir, de quitter sa vie, de retrouver sa fille en Espagne. Ses pensées étaient bercées de soleil et de tapas ; il s'imaginait en pré-retraite dans l'Auberge espagnole. Il n'avait pas imaginé un seul instant que le voyage serait dangereux et qu'ils pourraient attirer les convoitises.

Il inspectait la voiture mentalement. Rien ne dépassait des sacs qu'ils avaient emmenés. Des sacs Tati qui ne les cataloguaient pas parmi les riches. Il se trompait une nouvelle fois : une voiture n'était plus un bien commun et les jerrycans d'essence qu'ils transportaient dans leur coffre les propulsaient au sommet de la hiérarchie du pays. Albert semblait se soucier de ce barrage comme d'une guigne. Il jetait des regards langoureux à la jeune Hermine qui, elle, paraissait terrifiée. Rachel et Alex cherchaient une issue quelque part, un endroit où échapper à une réalité qui vous tombe dessus comme un catastrophe. La partie de campagne mélodramatique pouvait se transformer en chasse à l'homme. Ils avaient tout imaginé sauf cela, des hommes cagoulés et protégés bardés de fusils et de kalachnikovs, des cartouchières qui se croisent sur leur torse.

Putain, on se croirait en Ukraine avait sifflé Alex.

La campagne orléanaise ne se montrait guère avenante. La terre gorgée d'eau était brune et molle et une légère brume s'engouffrait dans les bosquets alentours. Ici, on n'avait rien à envier au Donbass. Frankie semblait très excité. Devant Albert, il s'était extrait du véhicule pour aller taquiner les miliciens. Il les grattait sous les aisselles, leur défaisait le ceinturon, faisait mine de vider leurs chargeurs. Des blagues de vieillard excité qui ne risque rien. Albert retrouvait là l'esprit facétieux de son vieil ami. La capacité de séduction de Frankie était inouïe.

À Albacete, alors qu'ils venaient de débarquer de France, d'Allemagne, des États-Unis, du Portugal voisin et même de Suisse où une délégation avait quitté l'usine de la Motosacoche de nuit pour venir combattre Franco, Frankie avait su en une soirée instaurer un esprit de camaraderie comme il n'en verrait jamais plus. Il moquait leurs chefs, la discipline qu'on voulait leur imposer, singeait Hitler devant tout le monde et avait improvisé un orchestre international « presque symphonique sauf qu'on n'aime pas le classique ». Il était doué pour la dérision. Mais l'époque ne lui convenait plus. En Albert remontaient des souvenirs étranges. Des conversations qu'il avait eues au sujet des paysans. Lui, le sans-terre, l'urbain, le vieillard du siècle, il détestait les paysans, ceux qui détenaient un lopin et s'y enracinaient, ceux qui pouvaient se prévaloir d'appartenir à un endroit, d'y avoir des antennes profondes, de pouvoir y vivre et y mourir. Les hommes en face de lui, croyaient-ils, puaient l'Orléanais et son identité rance. Et les identités nous tuent. Sous ses yeux, il voyait le combat d'une vie reprendre forme.

Ils s'arrêtèrent au barrage. Une voiture attendait devant eux, fouillée de fond en comble.

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
Suivre le Live
Produit par :
En partenariat avec :
France 4Nouvelles EcrituresTelfrance SérieINA
Le MondeLes InrockuptiblesAlternatives EconomiquesFrance Inter
Avec le soutien du :
Développé par :
France 4Europe Créative MEDIAESPCICEEA
SolicisIRI
Votre navigateur n'est pas à jour

Mettez à jour votre navigateur pour voir ce site correctement. Mettre à jour mon navigateur maintenant

Fermer