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01 Nov – Les Jambes faibles

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Résumé :
Albert Monk a convié sa famille à fêter ses 97 ans, la veille, dans un restaurant. En raison de la crise politique, seuls sa fille, son petit-fils, sa bru et son infirmière se sont déplacés. Au beau milieu du dîner, il leur annonce son cancer et sa volonté de mourir sur les bords de l'Èbre. Là où il a combattu dans sa jeunesse.

Albert sort du noir. Le canon, encore le canon, le cri de Frankie une nouvelle fois dans ses oreilles, « souviens-toi de ce que je vais te dire... ». Une lumière diffuse entre par les fentes du volet fermé. Ses yeux chavirent. Ça tambourine dans ses tempes, une douleur sourde qui remonte de ses mâchoires et s'élève, lancinante, le long de son crâne. Il ne supporte pas les volets, il ne supporte pas le noir. Qui a fait ça ? Albert voudrait se lever, aller ouvrir la fenêtre. Il fait beau. « Quel jour sommes-nous ? Vendredi ». C'est son petit rituel de vieillard. Chaque matin, il s'interroge comme un sale flic.

Une longue litanie de questions. Celles qu'il a apprises au plus fort de la dépression, après la mort d'Esther. Celles qu'on vous assène dans les hôpitaux psychiatriques pour savoir combien vous êtes présent. « Quel jour on est ? De quelle année ? Qui est le président de la République ? Qui est le Premier ministre ? Quel est le numéro de téléphone de votre fille ? La date de naissance de votre premier petit-fils ? De quand date la Ve République ? » Il essaie de se maintenir affûté. Il questionne aussi les jours passés car il paraît que ça vient parfois par la mémoire immédiate : « Qu'as-tu mangé hier soir ? À qui as-tu parlé au téléphone ? Qui était l'infirmière hier ? » Et il s'interrompt. Sourit. Il lui reste encore quelques dents. Hermine.

Il se lève, retombe dans son lit, l'estomac au bord des lèvres. Quelle heure est-il ? Il ne tient pas debout. Ses jambes sont trop faibles. Il a trop bu hier. À son âge, il ne peut plus. Albert allume la radio : « Le Premier ministre Manuel Valls a démissionné ce matin après 24 heures d'un silence assourdissant ». Valls, un premier ministre d'origine espagnole. Un demi-siècle d'histoire. La sienne, l'Èbre. Le dîner, la veille.
« Pourquoi tu veux faire un truc pareil Opapous ? »

Alex avait été le premier à rompre le silence du dîner d'anniversaire. Dans leurs esprits, une forme de confusion s'était installée. Un cancer de vieux, quand même, ça n'est pas bien grave. Comment on va faire avec le bordel qui s'installe ? Les yeux de Rachel s'étaient mouillés. Elle regardait son père. 97 ans qu'il tenait debout, qu'il marchait, qu'il les blaguait tous et trompait la mort... Un instant, elle avait cru à l'un de ses mauvais tours ; un truc pour les distraire de la crise, pour leur rappeler ce qui importe vraiment. Elle était venue seule pour être au plus près de lui. Son compagnon – elle n'avait jamais voulu se marier – couvrait les manifestations pour l'AFP. Quant à ses deux enfants, ils étudiaient à Londres et au vu des événements, ils avaient décidé de ne pas rentrer pour l'anniversaire. Et, sans se l'avouer, elle s'était réjouie d'avoir son père pour elle seule ou presque. Et lui qui leur annonçait sa mort prochaine, tout à trac. Tatiana et Marlène s'étaient éclipsées rapidement. Elles n'avaient rien à faire là.

« Pourquoi tu veux faire un truc pareil ? », c'était la question que Frankie avait posé à son copain Albert Monk. « Pourquoi tu veux qu'on aille se battre en Espagne ? ». Albert n'avait rien dit à son ami des raisons qui l'avaient conduit à vouloir partir, les dettes de jeu, la jolie Nathalie qui l'avait éconduit et l'impression de faire du surplace, le sentiment de crever si rien ne change, le désir d'aventure et de mort mêlé, la recherche éperdu d'un destin, le sens moral en plus. Il avait juste répondu « Je dois partir c'est tout. Nous avons un combat à mener. »

Pour Alex, il s'était montré plus prévenant, sans rien dire au fond de ce qui le conduisait à vouloir partir. « Tu sais, à mon âge les cellules sont vieilles, le cancer progresse lentement. Mais, là, il est temps. Au rythme où ça progresse, je serai mort dans un mois ou deux. Je ne vous aurais rien annoncé ce soir s'il n'y avait eu leur connerie d'euro. J'ai déjà vécu ça, je sais comment ça se passe. Ils vont fermer les frontières. Ça va nous prendre un temps fou d'arriver sur l'Èbre. » Il s'était tu avant d'ajouter intérieurement : « Et je n'ai plus aucun réseau ».

Et puis Rachel avait enfoui son visage dans son cou. Il était si maigre, si anguleux ; comment avait-il pu lui paraître si fort, si puissant ? Même desséché, boitant, elle le voyait comme un mastodonte, un roc. C'était comme si elle découvrait à l'instant l'homme fragile qu'il était devenu. Elle ne pouvait plus réfléchir. « On fera ce que tu voudras », avait-elle glissé à son père. « De toutes les manières, qui va s'intéresser à la mode ce mois-ci ? »

Pour Alex, la mort était un concept incertain voire un truc dégueulasse qu'il faudrait éradiquer un jour. Les hommes devaient pouvoir choisir de vivre ou de mourir. Il avait la certitude que cela viendrait bientôt et que, d'une manière ou d'une autre, il serait de la partie, en Californie ou ailleurs. C'était la prochaine étape, la rencontre de l'ordinateur et du corps. Pour son grand-père, il était trop tard. Il avait bien esquissé une tentative, deux ans auparavant, en lui parlant de cryogénisation. Albert avait soulevé deux sourcils broussailleux et l'avait remis à sa place d'une de ces affirmations dont il avait le don : « Mais mon enfant, la mort ne se refuse pas, elle ne se retarde pas, c'est une réconciliation. » Alex avait haussé les épaules. C'était peine perdue. Il vouait une admiration sans borne à ces hommes que le fatalisme avait accompagné toute leur vie : ils avaient accepté les guerres, les rudes hivers, la menace nucléaire. Il sentait confusément que dans son désir de pousser les limites du corps et de l'intelligence se logeait un aveu de faiblesse, une trouille bleue. La peur de ce qui pourrait advenir. À dire vrai, la France ne lui souriait guère. Il venait de monter son entreprise et il entamait une nouvelle recherche de financement. Il devait lever 5 millions d'euros, principalement chez des partenaires européens. Mais qui voudrait investir dans une entreprise française, même la plus innovante ? Personne.

Il aurait dû écouter les mauvaises langues, celles qui disaient que ce pays était foutu, qu'il ne permettait pas aux entrepreneurs de prospérer, qu'il tuerait toute innovation dans l'œuf. Il avait préféré écouter son grand-père : « Ce pays nous a accueillis, il t'a formé, tu dois lui rendre ce qu'il t'a donné. Ni les Américains, ni les Chinois n'ont besoin de toi ». Que valait sa boîte désormais ? Il n'en savait rien. Il avait passé la journée à se poser la question. On avait passé la journée à lui poser la question. Plus grand-chose, probablement. Le plus étonnant c'est qu'il s'en moquait, tout comme il se moquait de sa situation personnelle. Il faudrait recommencer à zéro. On le considérait comme une promesse, un informaticien de génie, un véritable pionnier. Mais il avait tout consacré à monter son logiciel, à le rendre souple et furtif, à peaufiner les algorithmes, à doser comme un alchimiste les résultats proposés.

Et au final, rien. Pas ou peu d'amis. Une bande de potes, oui. Pas de petite amie. Des baisers volés lors d'une nuit de travail avant que la jeune fille ne se ravise constituaient son dernier frôlement amoureux. Il avait eu le temps de penser à tout cela avant de se prononcer : « On partira dans quelques jours Opapous, le temps de régler mes affaires et de trouver un peu d'argent. Ne t'en fais pas pour ça. Mais il faut faire vite, crois-moi. »

La fatigue s'était abattue sur Albert aussitôt. Il pensait devoir partir seul. Il n'en avait plus la force et le savait. Hermine n'avait pipé mot du dîner. Elle scrutait cette étrange tribu. Se rendaient-ils compte de leur chance ? Elle les voyait, jour après jour les vieux, les autres. Elle avait proposé de raccompagner Albert aux premiers symptômes de fatigue. Il avait sauté sur l'occasion, laissant Rachel et Alex assis. « C'est payé, ne vous en faites pas et moi je rentre avec ma cavalière ». Albert si fier de rentrer au bras d'une jeune femme, fut-il suspendu à elle. La tête lui tournait, il tenait à peine debout, silencieux en proie à un vertige temporel. Il allait combler un vide, une défaite. Hermine l'avait accompagné jusque dans son lit.

Il avait résisté à son impulsion jusqu'à l'extrême limite, alors qu'il allait s'endormir. Ses yeux papillonnaient comme ceux d'un bébé. Il avait simplement murmuré : « Hermine, vous ne voulez pas dormir avec moi ce soir ? »

Et maintenant, il est seul sur son lit. Incapable de se lever.

La suite dimanche à minuit.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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