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28 Nov – Maintenant, ici, en Espagne

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Résumé des chapitres précédents : Albert Monk, un ancien volontaire de la guerre d'Espagne, veut retourner sur les champs de bataille de sa jeunesse. Sur la route, sa voiture est arrêtée par une bande armée.

Franchir les Pyrénées n'était pas ce qu'il y avait de plus difficile. Après s'être rendus rue de la Grange-aux-Belles, au 33, là où s'organisait la solidarité avec l'Espagne, là où les volontaires affluaient du monde entier, Albert et Frankie étaient partis quelques jours plus tard, en train, avec un aréopage de futurs combattants, comme eux. Ils se sentaient beaux et forts, même Frankie pour qui tout cela ne signifiait qu'une chose : suivre Albert, le suivre jusqu'au bout, partout où il irait. Parce qu'entre eux, depuis leur enfance, c'était comme ça. Un bête « à la vie à la mort » qui prenait tout son sens dans les circonstances. Ils avaient bu plus que de raison, pas pour se donner du courage, non, pour fêter la camaraderie, l'amitié, le lien qui les unissait, faisait d'eux de futurs combattants, des volontaires, des héros qui portaient secours au peuple espagnol.

Le parti communiste et la gauche étaient solidement implantés sur le trajet. On leur faisait bon accueil dans les gares, des femmes enjouées leur portaient à boire et à manger. Elles cuisinaient avec amour. Ils se sentaient portés. À Perpignan, on les avait fait descendre pour les mener, plus discrètement, vers la frontière espagnole. Mais ces groupes d'hommes ne trompaient personne. On savait qu'ils allaient là-bas, en Catalogne du Sud, combattre Franco et les troupes maures. Dans les rues de Perpignan, certains venaient leur taper dans le dos, glisser des vivres dans leur poche, les encourager. Des hommes baissaient les yeux – des ennemis – ou pis des hommes que leur courage humiliait. On les avait prévenus que sur le chemin, ils croiseraient des informateurs qui tenteraient de les noyauter, mais ils l'avaient oublié aussitôt.

Au Racou, on leur avait proposé un dernier festin. Sur la plage, derrière la première rangée de maisons. Puis les paysans les avaient conduits dans les sentiers pyrénéens vers l'intérieur des terres pour leur faire franchir la frontière. C'était comme si le chemin s'ouvrait devant eux. Tout était simple si simple. Jusqu'au premier barrage, en Espagne. Des convois les attendaient dans les villages, à Villajuïga ou Gariguella pour les mener à Barcelone puis vers Albacete. Albert et Frankie avaient somnolé à bord, bercés par le bruit du moteur qui apaisait l'appréhension qui montait en eux. C'était réel. Ils étaient en Espagne, on y parlait catalan ou espagnol – ils ne comprenaient pas grand-chose – et ils allaient se battre. Les mots résonnaient dans les oreilles d'Albert : « se battre ». Il pensait savoir bien viser, mais il ne connaissait pas la guerre. Affluaient de son enfance les visages et les corps ravagés par la guerre. Mais les cris de joie du peuple en arme l'avaient soulagé. On l'attendait, on l'espérait ici aussi. On comptait sur lui et sur les centaines, les milliers qui comme lui avaient décidé de laisser derrière eux ce qu'ils étaient. Les raisons importaient peu. La réalité leur donnait raison.

Ils étaient là maintenant, ici, en Espagne, au mépris de leur confort et peut-être de leur vie. Il était là lui, Albert, pour les autres, pour ces gens qui l'acclamaient, pour ces hommes, ces femmes et ces enfants qui avaient cru à un avenir meilleur et qu'on voulait faire taire sous les bombes.

Le premier barrage fut un choc. Il était tenu, non loin de Barcelone, par des anarchistes de la CNT. Un frémissement avait parcouru les volontaires dans les camions. Le premier frisson de peur. Était-ce la peur de l'affrontement avec l'ennemi fasciste ou la crainte, déjà prononcée chez les communistes, du mouvement anarchiste ? Difficile à dire. Mais la peur s'installe comme une pellicule moite sur votre peau, elle vous entoure, vous enlace, c'est une gangue. Elles les avait recouverts à une centaine de mètres du barrage. Deux camions en travers de la route, leur chargement protégé par de grandes toiles et une poignée d'hommes posés sur les marchepieds, en tenue civile, l'arme au poing et le front conquérant. Pourquoi nous empêchent-ils de passer ? Que veulent-ils ? Albert était resté interdit. Il avait commencé à entrevoir les guerres larvées qui cheminaient avec eux. Sans les comprendre. Les anarchistes voulaient des armes. Les palabres avaient été longues avant qu'ils ne passent enfin.

Depuis lors, Albert craignait les frontières, les barrages et toute autre forme d'entrave. Elles signifiaient pour lui la fin d'une illusion, celle d'un espoir aussi. Quand Ratner avait fait glisser la voiture jusqu'au barrage des miliciens orléanais, Albert savait à quoi s'en tenir. Pendant que de part et d'autres, les hommes plongeaient la tête par la fenêtre pour inspecter les passagers et laisser leurs yeux traîner sur les corps des femmes, il avait plongé la main dans son sac, sorti une épaisse liasse de billets, de celles qui éteignent toutes les interrogations, et l'avait fourré dans la main du milicien qui avait lâché un « circulez » bruyant et satisfait au grand dam de ses compères qui auraient bien voulu tâter ces beautés.
Pour la première fois depuis fort longtemps, Albert s'était senti plus doué que ses enfants, plus au fait du monde et de son fonctionnement. Ils le regardaient tous, béats d'admiration. « Ils ne comprennent pas. Ils ne comprendront jamais », se disait Albert. « J'aurais aimé qu'il en fût autrement. »

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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