C'EST LE CHAOS. ENTREZ DANS LA FICTION
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29 Nov – La peur, après

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Résumé des chapitres précédents : Albert Monk et ses acolytes viennent de quitter Paris. Ils traversent une France plongée dans le chaos pour rejoindre l'Espagne.

Après le barrage, ils avaient roulé dix minutes en silence. Dix longues minutes durant lesquelles chacun remâchait sa peur, une peur lointaine, immémoriale, la peur de l'homme en armes dominant et de ce qu'il peut vous faire. On tue les vieux, on viole les femmes, on prend l'or et la nourriture et on dévaste le reste pour ne pas laisser de traces, pour effacer même de sa mémoire l'acte qu'on a commis.

Les miliciens les avaient flairés ; Alex, Rachel et les autres avaient eu le temps de deviner les questions qui roulaient dans leur cerveau. Aux Cascades, ils avaient vécu protégés, loin du tumulte français. Il venait de s'abattre sur eux. Albert semblait, seul, savoir naviguer dans ces eaux troubles. Il avait sorti la liasse comme s'il savait qu'elle les ferait taire ces paramilitaires. Rachel ne comprenait pas. Elle ne cessait de se tourner pour vérifier qu'ils n'étaient pas à leurs trousses. Pourquoi ne venaient-ils pas chercher le reste de l'argent ? Ils devaient bien se douter qu'ils ne leur avaient pas donné tout ce qu'ils possédaient.

Rachel ne connaissait pas encore assez l'urgence de l'instant, le miracle du temps de guerre. « Saisis maintenant ce que tu peux, quand cela s'offre. Ne gage rien car le futur n'existe qu'au présent ». Les miliciens, aussi benêts et rogues qu'ils fussent, comprenaient cela instinctivement. On prend les billets, on les fourre dans sa poche et on ferme les yeux sur ce vieillard et sa famille. L'esprit de Rachel avait du mal à s'adapter. Qui parlerait en premier ?

Pas Alex, que la situation renvoyait à sa faiblesse. Il avait été emporté par la peur si loin de cette voiture qu'il peinait à revenir. Son corps de geek, ses mains accrochées à son téléphone ne pouvaient rien face à une Kalachnikov. Ça ne se hacke pas une kalachnikov... Il en voulait à son père et à ses radars, à sa mère et ses amours saphiques. Pourquoi était-il si faible ? Pourquoi était-il incapable de se battre, de se montrer inventif, brillant, comme ces personnages magistraux qu'il admirait dans les dessins animés. Il s'était montré incapable de retrouver Hermine, il s'était fait berner. Ce con de Ratner, dont la langue pendait devant sa tante, était parvenu à la sortir des griffes d'un caïd.

Comment un petit homme ventripotent et vieillissant, un genre de nabot aigri pouvait-il réussir là où il avait échoué ? Alex cherchait dans son enfance, dans ses tripes ce qui déconnait. Il percevait que l'Histoire frappait à sa porte et qu'il n'avait pas le courage d'ouvrir. Il observait la nuque sèche de son grand-père, cette nuque raide, les rares cheveux blancs qui la recouvraient, les mèches rebelles derrière les oreilles. En son temps, il avait tout quitté pour se battre. Et lui, Alex, maintenant, confiné dans cette voiture qui roulait, pour une fois, à tombeau ouvert. S'était-il trompé en entamant ce voyage ? Aurait-il dû rester à Paris pour prendre position aux côtés de la jeunesse, crier avec elle sa colère, son désappointement. C'était ça, son problème. La vie lui avait trop donné. Il avait du mal à accepter qu'on lui reprenne. Il n'était pas seulement sorti de l'euro, il avait perdu le contact avec lui-même. Il restait là, à japper, comme un chiot effrayé. Il se méprisait pour ses désirs de protection. Il aurait voulu trouver refuge dans les bras d'Hermine, qu'elle le cajole, qu'elle le soigne, qu'elle joue à la mère pour lui.

Mais l'infirmière était happée par ses propres démons. Séquestrée par un caïd, libérée, elle venait de comprendre qu'il n'y avait plus de liens normaux, solides, qu'il fallait se débrouiller par soi-même, ne pas attendre de ses voisins. Albert l'avait sortie d'un mauvais pas mais pouvait-il vraiment la protéger. Heureusement, ses enfants étaient en sécurité. Elle avait menti à Michaël J. à leur sujet. Ses sbires protégeaient des voisins sans le savoir. Elle n'appellerait pas. Il fallait qu'elle soit forte. Elle ne pourrait pas résister si elle entendait leur voix. Elle regardait le paysage par la fenêtre.

La campagne était encore belle, verdoyante, malgré la saison. Des halos de brume la traversaient comme des fantômes égarés. Mais la seule chose stable désormais, c'était la terre. La terre et cette poignée d'hommes et de femmes qui roulaient avec elles. Albert, elle l'aurait choisi entre des milliers d'autres parce qu'il aimait la vie ; avec la gravité de ceux qui savent. Elle pouvait bien l'accompagner, là-bas, là où il voulait mourir. Le tout était d'y arriver.

Et ça ne semblait pas gagné.

La suite lundi.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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