C'EST LE CHAOS. ENTREZ DANS LA FICTION
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01 Dec – No Pasaran

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Résumé des chapitres précédents : Albert Monk, sa fille, son petit-fils, son infirmière Hermine et un médecin, Gaston Ratner, ont réussi à prendre la route du sud. Ils traversent une France plongée dans le chaos.

Ratner a freiné. Apparemment, ils n'étaient pas suivis. Albert tenait tout contre lui son sac marin, comme s'il pouvait le protéger de la vitesse excessive du véhicule. Trop d'émotions. Ratner avait ouvert la fenêtre, allumé la radio. Il avait eu tort. Les nouvelles étaient mauvaises, excessivement mauvaises.

Ce qu'ils venaient de traverser n'était qu'un symptôme de ce qui se produisait partout en France. Les régions s'autonomisaient. Des pouvoirs qui n'avaient de légitime que les armes s'installaient. Des barrières d'octroi avaient été mises en place en Bretagne, l'Occitanie était le terrain d'émeutes et, plus sérieux pour eux, la Catalogne du Nord semblait sur le point de se détacher de la France pour s'unir au Sud et à sa métropole, Barcelone. « Perpignan est le centre du monde », avait proclamé un Jordi Pujol enthousiaste. La manifestation avait réuni plusieurs dizaines voire centaines de milliers de personnes.

Si cela se produisait, ils étaient foutus. Qui les laisserait passer ? Et ce n'était pas les gouvernements fantoches qui se réclamaient tous du pouvoir qui allaient les aider à conserver l'unité du pays. Ratner voyait la France comme une marionnette dont on détachait un à un les membres. Que resterait-il à la fin ? Eux sur cette route triste avec les paysages, les terres françaises qui s'enfoncent sous le sol comme un décor se replie. C'était impossible. Un pays ne pouvait pas sombrer ainsi.

Ratner les voyait, seule voiture sur cette route, esseulés, perdus, comme dans un cauchemar. Tout s'efface autour d'eux. Reste la folie du vieil homme, son désir éperdu de résoudre quelque chose en Espagne, quelque chose resté en suspens. Ils ne savent pas quoi mais le sentent. Ce mystère pèse sur la voiture, il en consume l'air, leur fait bourdonner les oreilles au-delà des informations épouvantables sur le pays. Marine Le Pen s'était proclamée présidente. Albert avait manqué s'étrangler, il avait tâté son sac. La réalité lui donnait raison. Amasser l'argent avait été la décision la plus sage qu'il ait jamais prise. L'histoire ne bégaie pas. Avec Le Pen au pouvoir, la France devenait aphasique ; elle avait perdu le sens commun. Tout ce pour quoi il s'était battu était enterré.

Et les groupes qui émergeaient n'avaient rien à proposer. Entre les technocrates qui s'appelaient « les capables » et d'autres qui se disaient éveillés, c'était la misère idéologique. Ils ne savaient plus penser ; ils faisaient semblant, tous, depuis des années.

Albert n'avait pu se contenir quand un certain Éric Sawal, un communiste – mais est-ce que cela avait encore un sens ? -, l'un des leaders de ceux qui se faisaient appeler les Éveillés, avait annoncé à la radio vouloir porter l'étendard de la lutte contre la hyène Le Pen et terminé son adresse d'un improbable « No Pasaran ». Il aurait bondi si son corps le lui avait permis. Mais de quoi parlait ce Sawal, que comprenait-il à la menace fasciste ? Comment pouvait-il comparer cette espèce de désagrégation molle aux luttes qu'il avait connues. Et ces gentils Éveillés : tout juste des munichois d'un nouveau genre. De ceux qui boivent de la tisane en espérant se réveiller sous un beau ciel bleu. Il avait hurlé : « Non mais je rêve. Vous êtes quand même complètement dégénérés. Et ce Sawal, là,il se croit où ? Il veut rejouer le film. Même un vieillard comme moi a compris qu'on a changé d'ère. Mes références ne sont plus les bonnes, mes sentiments ont rétréci avec l'âge, je ne comprends plus rien. Ce monde n'est pas fait pour moi ! »

Tu sais Opapous, pour moi non plus. J'ai trop peur. La violence, la douleur, les armes je ne connais pas.

Albert s'était senti stupide. Comment avait-il pu oublier Alex, cet enfant si vif, si différent. Il cherchait de l'aide. Où étaient-ils les professionnels de la Révolution, les Pilar, les Fidel ? N'en avaient-ils pas marre de deviser dans un salon cossu d'une demeure bourgeoise ? Pourquoi n'étaient-ils pas là pour conseiller Alex, lui apprendre à se saisir de la peur et la transformer en violence.

Tu sais Alex, avait réagi Rachel, nous sommes tous dans le même état. Rien de ce qui se passe n'est normal. Nous ne sommes pas prêts, personne n'est prêt. Nous avons pêché par excès d'orgueil, nous avons cru que les choses resteraient identiques à elle-même, qu'elles bougeraient à la marge. Mais nous aurions dû le savoir, c'est impossible. Nous avons foncé dans le mur les yeux fermés.

Michaël J. Omar, lui, était prêt.

Pour la première fois, Hermine venait de prononcer un mot. Sa bouche était pâteuse.

Il semblait préparé aux événements, comme s'il était au courant. C'est pour ça qu'il m'a séquestrée.
La nuit tombait. Ratner avait accéléré. Il voulait trouver un endroit où dormir. Par sécurité, il faudrait bivouaquer. Mais Albert était-il en état de le supporter ? Frankie se nourrissait de la peur, il la gobait comme des mouches. Il se sentait d'attaque comme jamais.

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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