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02 Dec – Une colonne d'éléphants

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Résumé des chapitres précédents : Sur son trajet pour l'Espagne, l'équipée conduite par Gaston Ratner cherche à bivouaquer.

Ratner avait décidé de poursuivre encore un peu. Après tout, il n'était sûr de rien. Et on risquait aussi bien de leur voler la voiture ou de siphonner leur essence. La nuit était tombée. Automatiquement, la voiture était passée plein phares. Il avait tenté de désactiver l'option. Il voulait éviter de consommer trop d'essence. Au volant de cette voiture, avec cette famille à ses côtés, il accédait à une réalité nouvelle. La sensation d'être responsable, de porter ces vies. Longtemps, il avait détesté conduire. Mais là, il en éprouvait une forme de fierté ; il était parvenu à dépasser sa condition d'enfant d'immigré. Dans un monde à feu et à sang, où le danger semblait partout, il protégeait ses passagers.

Chose étrange, personne ne lui disputait le leadership, personne ne contestait ses décisions, sa vitesse, ses précautions. Pourquoi s'en étaient-ils ainsi remis à lui ? Ils auraient pu choisir un homme plus fort, un habitué des crises et des coups d'État, un type comme ce Lambaerts sur lequel il avait vu un reportage à la télévision. Ce Belge avait débarqué en France après avoir passé des années en Somalie, au Darfour, en Haïti après le séisme et au Japon après Fukushima. Un héros des temps modernes, au visage éteint par la douleur et par les nuits d'alcool. Il avait de faux-airs de détective privé, et puis... ce détachement en toutes circonstances. Il se comparait à lui, petit tonneau bien équilibré, jamais vraiment sorti des couches de sa mère, un craintif biélorusse, trapu mais pas bagarreur ; un homme que le décès de sa femme avait abasourdi.

Soudain, sur sa gauche, un grondement féroce suivi d'un bruit strident, comme les sabots d'un train qui freinent dans une gerbe d'étincelle. Dans la pénombre, ils distinguèrent un mur métallique énorme qui glissait le long de la voiture, une colonne de blindés légers qui remontaient de Clermont-Ferrand. Albert fut réveillé en sursaut. Il ne savait plus où il était, s'il se trouvait en France ou en Espagne, et Frankie était là, dans l'habitacle à ses côtés. La colonne était longue et ne semblait jamais devoir s'interrompre. Derrière, Rachel, Hermine et Alex baissaient les yeux, ils craignaient de se faire arrêter.

Chacun convoquait ses souvenirs selon son âge la Bosnie et le Kosovo pour Rachel, l'Irak et l'Afghanistan pour Hermine, l'Ukraine pour Alex. Tous devinaient que cela ne présageait rien de bon. Gaston Ratner s'était retenu d'accélérer.

Ces militaires devaient sûrement répondre à la hiérarchie militaire, à ce colonel Atlas dont on parlait comme d'un recours. Plus personne n'osait parler dans la voiture, comme si un bruit de mouche risquait de provoquer l'éléphant à leurs côtés. Les tankistes avaient pourtant d'autres préoccupations qu'une banale Toyota de civils. Ils devaient prendre position en dehors d'Auvergne, au cas où les menaces de sécession se confirmeraient. Ils avaient ordre de conserver la région dans l'orbite française quoi qu'il en coûtât en pertes humaines. Des blessés et des morts, dans leur propre pays, pouvaient-ils faire cela ? Pour Atlas et pour tous les gradés, c'était la pire crainte : et si ces militaires de profession avaient perdu le sens de la hiérarchie ou pis, celui de leur mission. Et s'ils se dérobaient devant l'inévitable. L'état-major ou ce qui s'était désigné comme tel le pressentait, des puissances étrangères, d'anciens amis comme de vieux ennemis étaient déjà en train de prendre position sous prétexte d'investissements et de mission humanitaire. Des rapports brûlants arrivaient de partout. Les pays voisins investissaient massivement dans l'aide aux régions frontalières, quant au Qatar et à la Chine, ils se déclaraient prêts à venir en aide aux Bretons ou à racheter des pans entiers du pays. Un militaire ne pouvait pas assister, les bras ballants à la grande braderie nationale. Dans le pays tout entier, on rapportait des mouvements de troupes.
Après Bourges, ils avaient vu la fin de la colonne. Le grand silence de la nuit française. Ils avaient ouvert les fenêtres, aspiré l'air froid. Même les animaux semblaient se cacher. Ratner continuait à se demander s'ils devaient chercher un hôtel ou un refuge ou s'il était préférable de dormir dans les tentes. Il voulait trancher seul. Peu après Saint-Amand-Montrond, il avait emprunté une route communale.

Tu fais quoi ?

Je vais nous trouver un lieu pour dormir. Il se fait tard. En fait, j'ai campé avec les Éclaireurs de France dans le coin. Je ne m'en souvenais plus jusqu'à ce qu'on franchisse la ville. Il y a une grande bâtisse pas très loin. Elle sera vide en hiver. Si on a un peu de chance, les granges devraient être ouvertes. Ce sera toujours mieux que les tentes. Et demain, si on se lève tôt, on pourra approcher de la frontière.
Si un scout prépare notre campement, me voilà rassuré, avait décrété Albert qui n'avait pas perdu son ironie. Il détestait les béni-oui-oui qui jouent les dompteurs de nature.

Mais Ratner avait dit vrai. Ils s'étaient installés dans une grange, avaient fait du feu et dîné de leurs provisions. Des raviolis réchauffés avec du parmesan râpé. Un festin. Hermine et Ratner avaient examiné Albert au moment de se coucher, ils avaient préparé eux-mêmes son lit, lui avaient donné un cachet pour dormir et des antalgiques pour prévenir la douleur. Ils avaient dormi d'un sommeil inquiet.

Et s'étaient réveillés dans un cri.

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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