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03 Dec – Vue d'oiseau

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Résumé des chapitres précédents : Sur la route de l'Espagne, Albert Monk et ses compères ont réussi à trouver un gîte pour la nuit.

« Mais comment voulez-vous qu'on fasse ? On est coincés ici. Il y a des ennemis partout, ils se déplacent par colonnes. On ne peut pas aller plus vite que la musique. C'est fini la période heureuse de la paix des peuples. Je veux bien le faire mais il faut me laisser du temps... » Albert s'époumonait dans son lit à l'adresse d'un interlocuteur inconnu. « Je veux bien réparer les erreurs du passé mais pas à n'importe quel prix. Je ne suis plus seul maintenant et je suis vieux. »

Pilar et Fidel étaient agenouillés à ses côtés, le gros chat semblait le caresser avec ses pattes avant, comme si Albert étaient en proie à une crise quelconque. « C'est facile pour vous, les planqués. Je sais que vous avez beaucoup œuvré, je sais que nous vous devons beaucoup, que les peuples, la Révolution vous doivent beaucoup mais maintenant vous êtes dans votre manoir suisse à boire de bons whiskies ou des thés anglais selon l'humeur du jour, vous ne vous rendez pas compte. Ici, plus rien n'est comme avant ».

Frankie se tenait assis, dans un coin, son dos oscillait d'avant en arrière comme un prieur ou un sportif concentré. Il semblait convoquer quelque force extérieure qui lui permettrait d'échapper à la situation. Il dormait comme un bienheureux, lové contre le corps d'Hermine lorsque les deux chefs avaient débarqué de bon matin au milieu du campement. Fidel avait réveillé Albert d'un geste brusque – il se croyait revenu à Cuba dans la Sierra et se permettait des réflexes de commandant. Pilar s'était agenouillée aux côtés du vieux brigadiste qui ouvrait à grand peine les yeux : « Cher Albert, il faut te dépêcher. Ton état empire. Si vous n'allez pas plus vite, il sera trop tard. Nous avons besoin de toi, tu le sais. » Albert avait d'abord protesté en silence avant de s'insurger. À 97 ans, il était au milieu de cette campagne qu'il abhorrait avec un médecin et une infirmière, sa fille et son petit-fils et tout ce petit monde l'accompagnait en Espagne. On ne pouvait pas dire qu'il avait chômé. « Mais les deux là, étaient-ils vraiment nécessaires ? »avait suggéré Pilar en désignant Hermine et Ratner, endormis. C'est là qu'Albert avait explosé.

Ce sont quatre zombies qui accoururent au chevet d'Albert. Le sommeil du parasite n'est jamais bon. Ils avaient pris possession de la grange, en avaient fait un nid plus ou moins douillet mais ils se savaient en transit, en suspens, menacés si on les découvrait. Aucun d'entre eux n'avait bien dormi et ce réveil en fanfare les avait glacés. Hermine avait pris les opérations en main. Le pouls du vieil homme était fort bas, tout comme sa tension. Il semblait enfiévré. Mais c'était peut-être l'effet des cris ou de l'irritation. Sans consulter Ratner, elle l'avait piqué, avait branché une poche d'eau salée pour faire monter les constantes. Elle observait le visage d'Albert, ses yeux enfoncés dans ses orbites, d'un blanc douteux. Il faisait peut-être une crise d'hyponatrémie. Cela pouvait expliquer les visions, l'air trouble, le visage hâve. Elle avait disposé un sac sous ses jambes, avait tenté en vain de le réveiller jusqu'à lui mettre une claque. Rien n'y faisait.

Frankie le fantôme l'observait, inquiet. Il ne fallait pas qu'ils renoncent sous prétexte qu'il était trop malade. Personne n'avait de quoi le soigner de toutes les façons. Ratner avait tous les médicaments nécessaires, il pouvait même l'accompagner jusqu'à son dernier soupir. Frankie aurait voulu parler à Albert, lui dire combien il avait confiance en lui, combien le mouvement croyait en lui. Il était le seul aux yeux de Pilar, de Fidel et de tant d'autres à pouvoir accomplir cette mission. Il fallait qu'Albert recouvre la mémoire, qu'il se souvienne, qu'il revienne sur les lieux pour aider son ami. Pilar et Fidel se tenaient enlacés un peu plus loin. Malgré l'heure matinale, ils avaient allumé un cigare dont les volutes se confondaient avec la brume qui traversait la grange. Ils contemplaient la scène avec détachement. Elle était touchante, cette infirmière, à répéter : « Allez Albert, réveillez-vous, allez Albert, Oh monsieur Monk vous m'entendez ». Mais le vieux monsieur écoutait le trio en mi majeur de Schubert qui habillait d'urgence les rives de l'Èbre. Il était là-bas. Quelques dépouilles de soldats sur les rives et un mouvement d'oiseau qui survole la scène. Une escadrille dans le ciel et une volée de bombes qui promettaient de briser des corps et des vies à ses côtés.

Albert avait ouvert les yeux. Le trio continuait à l'accompagner. Il avait regardé chacun de ses amis, sa fille Rachel, son petit-fils. Il leur devait des explications mais était incapable de les donner. Comment pouvait-il leur dire qu'il ne savait pas ce qu'il allait faire là-bas, ce qu'il devait trouver. De quel oiseau avait-il épousé la vue au juste ? Ses idées s'emmêlaient, elles dérapaient tout le temps. S'il pouvait au moins réfléchir calmement. Frankie avait pris son ami par l'épaule. Ils iraient donc plus loin.

Une heure plus tard, la troupe avait déserté les lieux. Leur objectif : arriver à la frontière espagnole.

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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