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04 Dec – Transmettre

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Résumé des chapitres précédents : Albert Monk, un nonagénaire fragile, souhaite retourner sur les lieux où il a combattu du côté des républicains, en Espagne.

À partir de ce réveil, Albert fut tourmenté. Les mots de Pilar tournaient en boucle dans son esprit. Il avait forcé tout le monde à partir avec lui sans trop savoir pourquoi. L'occasion était trop belle et oui, il état vraiment malade. Le crabe avançait à son rythme. Il en mourrait bientôt, il le savait. Mais la mort, à son âge, il avait eu le temps de s'y confronter. Ils étaient innombrables ses morts. Il avait pris l'habitude d'en faire le compte parmi ses exercices de mémoire. Il en découvrait toujours de nouveaux, des oubliés, trop éloignés de lui ou simplement inconnus. Il les convoquait, ceux, proches ou non, dont il conservait l'image imprégnée dans la rétine. Quant à la sienne, il l'avait si ardemment désirée qu'elle ne lui faisait plus peur.

Il avait honte néanmoins. Ce n'est pas ainsi qu'il avait pensé ce voyage. Il avait espéré la présence d'Alex et de Rachel et ils étaient venus à lui. Mais il avait imaginé une expérience heureuse, un voyage apaisé, une promenade à travers la France qui les amènerait à parler beaucoup, à se dévoiler. Il voulait leur raconter sa vie, comment il avait rencontré Esther, la douceur de ses intonations, son sens des affaires, ses cheveux soyeux qui tombaient comme des rideaux, et leur dire aussi sa seconde vie, cachée après la guerre, les messages qu'il portait.

Il voulait parler de la jeunesse de ses enfants, de cette joie intense quand il les retrouvait attablés dans des vapeurs de cuisine et les volutes de fumée. Albert avait tant à raconter. Il avait beaucoup vécu, beaucoup cru. Avec ces deux-là, ça avait toujours été facile. Il en était de même avec les enfants qu'avec le reste du monde : rien ne relève de l'évidence. Certes, ils sont les vôtres, ils vous ressemblent, ils grandissent en vous, puisent en vous, de vous, de ce que vous êtes capables de donner, de transmettre, d'injecter à leur corps défendant. Mais dès le plus jeune âge, ils sont aussi un « autre » avec lequel il faut composer, négocier, une personne qu'il faut accepter. Avec Rachel comme avec Alex, cela avait été plus simple. Une entente tacite, comme une reconnaissance immédiate.

Et là ? Rien. Regardez-les, cette équipée sauvage, cinq pantins sur un fauteuil de voiture. Incapables d'être ensemble. Ils glissent sur la route bordée de platanes tueurs. Dans la voiture, l'atmosphère est lourde. Ils ont peur pour leurs vies, peur pour leurs proches, peur de ce qui se trouve autour. Aux dernières nouvelles, la situation était confuse. Le père d'Alex avait appelé pour annoncer qu'il allait tenter de quitter Paris si on le laissait sortir. Des groupes nés avec la crise avaient pris le palais de l'Élysée ; ils étaient semble-t-il, armés et liés au colonel Atlas. David s'était réjoui de leur initiative : « il paraît que dans les maisons de retraite, on laisse les vieux mourir. Les soignants ne viennent plus. Dites à papa qu'il a de la chance d'être si bien entouré. J'aurais dû venir avec vous. L'usine a fermé ; on n'a plus vraiment besoin de radar. »

À l'intérieur de l'habitacle, ce coup de téléphone était venu briser un silence religieux. Ils vivaient comme dans une bulle, se sentaient surveillés et voulaient tout épier autour d'eux. Ils guettaient le moindre mouvement sur la route, dans les champs, scrutaient les troncs d'arbres pour voir si on ne menaçait pas de les faire tomber en travers de leur chemin. Alex avait pris conscience du fait qu'il avait un téléphone connecté. Il pouvait prendre les dernières infos, savoir ce qui se passait ici ou là. Heureusement Internet n'était pas tombé. Et tant qu'ils auraient de l'essence, il y aurait de l'énergie pour ses batteries. Au cas où, un site venait de se monter pour indiquer les stations essence qui disposaient encore de stock et les moyens de paiement qu'elles acceptaient.

Il était descendu un peu plus loin dans le réseau pour savoir ce qui se tramait réellement à Paris, qui était cette étrange coalition qui revendiquait le pouvoir. Mais ces gens-là ne laissaient pas de traces compromettantes. Quelqu'un devait prendre soin de tout nettoyer. Il s'était mis en relation avec le tableau de bord de la voiture comme son père le lui avait appris, pour comprendre comment il pouvait influer sur la consommation d'essence. Dans le réservoir, ils avaient de quoi aller jusqu'à Carcassonne. Là, il faudrait utiliser les jerrycans. Mais ça pouvait les mener à la frontière au mieux. Il leur faudrait peut-être trouver de l'essence plus tôt. Ça l'inquiétait. Toute rencontre avec le monde extérieur lui semblait dangereuse. La nuit tombait. Il cherchait un point de chute, un endroit où installer un campement. Ils pouvaient peut-être trouver une autre colonie de vacances désertée.

Vous savez, on devrait peut-être éviter Carcassonne, ça a l'air de chauffer dans le coin.

Mais l'avertissement était arrivé trop tard.

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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