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05 Dec – L’Aude n’est pas le Panshir

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Résumé des chapitres précédents : Après avoir réussi à s'arrêter pour dormir, l'équipée 

Cela faisait un bout de temps qu'ils n'avaient pas vu passer une voiture. Des camions de livraison, ils en croisaient des tas. Ils en avaient presque oublié que la circulation était encore autorisée pour les civils. C'est difficile de fixer une route vide. Au début, on se tient droit, on représente quelque chose, une valeur, une idée de soi et du monde. Quand le terrain est plat, comme c'était le cas, on s'entraîne à scruter l'horizon, à chercher le moment où la route se détache des champs alentours pour rencontrer le ciel, le moment où elle fait partie du paysage, le moment où elle devient le tableau. On a bien envie de s'avachir un peu, de s'asseoir, de taper le carton avec les autres ; on boirait bien un petit coup si c'était autorisé. Mais non. Il faut être digne, faire face à toute éventualité. On est un rempart, le dernier bastion de la civilisation. On pense aux mots du capitaine, à sa famille, à l'idée que tout ça, un jour, sera derrière soi. Il faut du courage pour se convaincre qu'on est utile lorsqu'on observe pendant plusieurs jours une route en attendant que quelque chose se produise. Avec le froid, on ne peut même pas profiter de la nature.

Le capitaine Valois avait été très clair : « on se réserve toutes les ressources énergétiques et le carburant. Dans une situation pré-insurrectionnelle comme celle-ci, il n'y a que ça qui compte. Les armes c'est bien mais la force véritable, c'est la capacité à se déployer plus vite que les autres. La vitesse, messieurs, la vitesse, il n'y a que ça qui importe. Les armées ont toujours été lentes et besogneuses. Elles s'en remettent aux forces spéciales quand il s'agit d'agir avec célérité et discrétion. Elles oublient que dans ces corps, même dans les services action, le sens de la mission militaire a été perdu. Machiavel l'avait compris déjà. Il en va de l'armée comme de la politique : la ruse l'emporte. Messieurs, la France a besoin de vous, j'ai besoin de vous. Vous contrôlerez toutes les rues, toutes les venelles des villes et des départements d'Occitanie. Nous sommes le renouveau du pays, sa planche de salut. Vous serez dans les gares, dans les aéroports, sur les routes, sur les réseaux de communication. Je veux que rien ne nous échappe. Et que personne ne puisse bouger un doigt sans que nous le sachions... Quand quelqu'un, quelque part, utilise une voiture, je veux savoir pourquoi. Plus tard, nous nous pencherons sur les campagnes, dans ces villages où des enfants de dégénérés croient qu'ils peuvent instaurer un ordre nouveau, un de ces rêves naïfs de crypto-communiste tendance j'te culbute dans les foins et la vie est un don qui s'échange. Laissons-les dans leurs illusions, ils s'entre-tueront bien assez tôt. Ils auront besoin de drogues et nous serons là pour leur en fournir ».

À Carcassonne, tout le monde savait que Valois était un peu timbré. Un militaire de carrière aigri par la paix, un officier irrespectueux de la molle hiérarchie, un de ces allumés qui rêvaient d'enseigner les techniques anti-guérilla dans les universités militaires du monde entier. Il lisait des manuels tous les soirs, des documents qu'il se procurait sur Internet. Mais la vallée de l'Aude, ce n'est pas le Panshir ; l'ennui y est plus régulier que les bombes. Valois avait longtemps rêvé d'Afghanistan, d'Irak, de Syrie même. Il s'imaginait en rempart de l'Occident ; il était plutôt un pilier de garnison. La chienlit, cette sortie de l'euro, cela avait été la goutte d'eau. Quand les émeutes avaient commencé, il avait répondu présent. Les hommes l'avaient suivi parce qu'ils ont besoin d'un guide en temps de guerre. Valois, le savait, les légitimités politiques se construisent dans les conflits ; il en a toujours été ainsi.

Voilà pourquoi nos cinq soldats tenaient un barrage à quelque cinquante kilomètres de Carcassonne, sur la N112, aux abords de l'aéroport de Castres-Mazamet. L'aéroport avait fermé ses portes depuis le début de la crise. Seuls quelques vols militaires y atterrissaient encore. Ils avaient depuis longtemps perdu la dignité inspirée des discours de Valois. Ils restaient dans les camions à se réchauffer en fumant des cigarettes. Il n'y avait rien à faire et personne ne passait. Les plus rapides avaient réussi à quitter la France. Quant aux autres, ils se terraient chez eux. Ils avaient appelé par trois fois la garnison pour demander à être relevés, ils n'en pouvaient plus d'être là à rien faire quand on se battait à Toulouse, quand il faudrait peut-être reprendre la Catalogne. C'était pour eux les combats. Mais non, ils devaient garder la N112. C'était de la plus haute importance. Et si une voiture passait, ils devaient se montrer courtois et prendre les pièces d'identité des passagers, les orienter vers le Sud. On les intercepterait au barrage suivant.

Les soldats somnolaient tranquillement au son de la radio quand une voiture se présenta à l'horizon. « Putain, les gars, une bagnole, une vraie », s'exclama l'un d'entre eux.

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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