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06 Dec – La révolution des sentiments

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Résumé des chapitres précédents : La voiture d'Albert Monk et ses amis sont arrêtés par des militaires du capitaine Valois.

Ratner n'aimait pas ça du tout. Cette fois-ci, le coup de la liasse de billets ne fonctionnerait pas. Ils avaient face à eux cinq militaires armés, en position. Ils leur barraient la route. Contrairement aux précédents, ils avaient cette assurance du pouvoir légitime, les pieds bien plantés dans le sol, le bassin légèrement vers l'avant, les épaules droites. Ce n'était pas seulement la route nationale qui leur appartenait, c'était aussi la région, le pays bientôt. Ce devait être des hommes de ce Valois dont on parlait tant.

À la radio, l'homme avait des accents d'illuminé, il se croyait le libérateur de la France. L'écouter vous donnait froid dans le dos. Albert songeait qu'en soixante-dix ans, les sauveurs avaient perdu de leur superbe : qu'il était loin De Gaulle. Le passage du temps a parfois des vertus, on en vient à goûter ce qu'autrefois on abhorrait.

Faire demi-tour ne servait à rien. Ils devaient avancer. Qu'avaient-ils à se reprocher ? Rien. Ils étaient en règle, avaient des papiers. Deux soignants qui accompagnaient une famille dans son dernier voyage en Espagne... Non, ça ne marchait pas, c'était complètement ridicule. Qui pourrait gober un truc pareil ? Qui serait assez fou pour traverser un pays en proie à sa plus grave crise depuis 68 ou la Seconde guerre mondiale ? Personne. Ils auraient dû élaborer un scénario pour expliquer le pourquoi du comment. « Ce truc du vieux monsieur nostalgique, c'est bon pour le temps de paix », se disait Ratner. Il restait quelques centaines de mètres à parcourir. Il observait son voisin, à l'avant. Quand même quelle élégance cet Albert ; il portait un complet bleu rayé de blanc et une cravate bordeaux, dont la coupe, démodée depuis bientôt quarante ans, paraissait extrêmement recherchée.

Gaston se souvenait des promenades du vieil homme, de son pas lent, fragile et vacillant mais déterminé. Il marchait chaque jour comme si sa vie en dépendait, le dos droit et les épaules voûtées, impeccable. « J'ai de la chance d'être là, à côté de lui, de traverser ces épreuves », pensait le médecin, un brin mélancolique. Les traits d'Albert étaient cireux. À la tombée de la nuit, il s'était endormi avec ses fantômes. Cela lui donnait déjà l'air grave des cadavres, la peau tendue et roide accrochée aux os. Sa respiration était à peine audible. « C'est mieux ainsi », avait évalué Ratner. Il ne tentera pas de graisser la patte de ces soldats. « Non soyons confiants, combien de fois avons-nous franchi des postes frontières dans nos vies. Des dizaines, des centaines à nous tous réunis. Parfois illégalement. Et nous sommes là, ensemble dans cette voiture, nos papiers en règle. » Ratner tentait de se donner du courage. Le barrage approchait. Les militaires avaient allumé les phares de leurs camions. Il avait ralenti jusqu'à marquer le pas. Il avait baissé la vitre. Un jeune type au visage pointu et à l'air buté s'était penché par la fenêtre. Ratner distinguait nettement le badge de son béret rouge et ce qu'il prenait pour une tâche de sang sur son treillis.
Albert, tu dois retrouver ces documents.

Albert avait retrouvé non sans satisfaction le salon genevois. Pilar lui avait parlé d'un ton qui ne souffrait pas la contradiction. Ils étaient beaucoup plus nombreux cette fois-ci. Albert avait reconnu Robespierre, un type qui ressemblait au Che, il y avait Rosa Luxembourg. Et Pilar qui insistait.

Vous traînez trop. Pourquoi perdre tout ce temps à chercher l'infirmière. Et puis, vous auriez pu prendre l'avion. Tu avais de l'argent. Je ne comprends pas. Tu as été formé, entraîné, tu sais parfaitement vivre dans la clandestinité. Tu aurais tout oublié au prétexte que tu es vieux et cancéreux. Mais regarde moi, regarde nous Albert ! Avons-nous oublié ? Certainement pas.

Albert restait interdit. Pouvait-il leur avouer qu'il aurait été incapable de partir sans elle ? Cela avait été plus fort que lui. Toutes ces années où elle l'avait accompagné comptaient autant pour lui que la présence de sa famille. Ils étaient tranquilles, eux, les grands de ce monde. Mais lui, perdu dans son appartement d'une résidence des bords de Marne, que savait-il des grands desseins qu'il nourrissait pour lui. Hermine était la seule avec laquelle il avait trouvé un terrain d'entente, une forme de connivence, de l'affection. Il attendait sa visite chaque jour. Il l'espérait. Il se faisait plus beau quand elle venait, il la cuisinait un peu sur son chirurgien de mari, sur ses enfants, sur ses parents. Elle se livrait de bonne grâce. Ces quelques moments avec elle étaient plus importants que le reste. Pouvaient-ils comprendre ça nos révolutionnaires.

Vos papiers !

Le jeune homme les a rapidement parcourus. Il a observé cette voiture qui ressemblait à une arche de Noé avec son patriarche et chaque génération représentée. À part le vieux qui pionçait, ils avaient l'air terrorisés. Il aimait ça. Ça le grisait cette sensation de tenir leur destin entre ses mains. Ça se jouait entre sa main et l'arme automatique suspendue à son épaule. Un aller-retour et on ne parlerait plus jamais d'eux. Disparus. Avec les autres.

C'est bon, vous pouvez continuer. Mais il faudra vous arrêter bientôt. Le couvre-feu commence bientôt.
Il leur avait rendu leurs papiers, non sans faire un clin d'œil à Hermine.

La suite lundi.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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