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08 Dec – Sang et or

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Résumé des chapitres précédents : Miraculeusement, la voiture conduite par Gaston Ratner a franchi un barrage des militaires du capitaines Valois. Mais la nuit tombe.

 

Ils s'étaient arrêtés peu après. Comme la fois précédente, Ratner avait pris un chemin de traverse, il avait roulé sans savoir où il allait, il avait enjoint tout le monde d'observer les alentours, de chercher un lieu, une bâtisse, une grange où camper pour la nuit. Au bout d'une route communale étroite et sinueuse, ils avaient trouvé. Ratner ne s'étonnait même plus de ces réflexes qu'il ignorait jusqu'alors. La crise vous oblige à lutter pour survivre, elle vous tient en haleine comme un chien ronge un os ; il faut se surpasser. Les voilà, cette assemblée de gentils squatteurs, au coin d'un feu de fortune.

Ratner avait appelé sa fille. Elle allait bien, il faisait beau à Barcelone. Alex avait essayé de joindre son père et sa mère sans succès. Rachel et Albert s'étaient endormis sans manger. Bientôt ils dormaient tous. « Demain nous serons en Espagne », avait soufflé Ratner à Alex.

C'est le moment préféré du soudard. L'instant qui précède la découverte, lorsque les bons citoyens ne savent pas encore que le régiment est à leur porte, que ses soldats ont faim et soif, qu'ils ont besoin de chair fraîche aussi. Les hommes deviennent des chiens qui jappent d'excitation et tirent sur leurs laisses comme des enragés. Ce n'est pas une question de nature, ce sont les circonstances qui les rendent ainsi. Après le pillage, rien n'est plus pareil, les hommes voudraient oublier, être aveugles. Ils ne parlent plus après, sauf les vrais criminels, ceux pour qui chaque minute doit être sauvegardée parce qu'elle leur permettra de tenir jusqu'à la prochaine fois, de contenir le désir en eux, de moins en moins longtemps. Alors ceux-là parlent et parlent et parlent de ce qui vient de se produire, ils se repaissent des chairs meurtries, broyées, sanguinolentes, des cris barbares ou inhumains, du fracas des meubles, de la nourriture qu'on dévore à pleine mains sur les corps nus, des gémissements de soumission, du feu qui craque et efface toute trace. Les plus sensibles avancent comme des mules chargées d'un trop lourd fardeau, il s'instille en eux comme un poison et les poursuit la nuit, le jour, comme un goût de cendre sur les dents. Même chez les meilleurs, la guerre révèle les plus bas instincts, l'homme doit se libérer de la peur ; il doit punir et se punir. La barbarie en est la trace.

Celui qu'on appelait l'Argentin ne l'était peut-être pas. Il venait d'un pays d'Amérique Latine, c'était certain. Et il était très bien introduit dans le monde communiste, les commissaires des Brigades lui parlaient avec respect, déférence même. On racontait sous le manteau qu'il était un des espions du Komintern, chargé de surveiller les hommes et d'identifier les traîtres. Et ils étaient nombreux dans sa bouche, les traîtres, à commencer par ceux qui ne l'aimaient pas ou se méfiaient de lui. Ou, plus souvent encore, le terme désignait ceux qui l'avaient accompagné dans ses expéditions nocturnes pour le compte du comité central. On les appelait les « sang et or ». Ils revenaient auréolés de gloire et de mystère. Puis disparaissaient les uns après les autres. Frankie les avait suivis.

Le groupe qui entourait le campement était plus aguerri encore que ceux qui accompagnaient jadis l'Argentin. Les membres du 128e régiment d'artillerie de Carcassonne associés à quelques repris de justice et membres de la pègre qui avaient pris position autour de la grange où dormaient Albert et les siens étaient plongés dans la violence depuis plusieurs jours. Leurs consignes étaient claires : « Vous enfermez les opposants et vous faites disparaître les hommes. La situation est trop compliquée pour s'embarrasser de détails ». Dès le barrage franchi, ils avaient été prévenus : « Des étrangers sont arrivés. Interceptez-les ». Le jeune militaire n'avait pu s'empêcher d'ajouter un rien frimeur « Mettez-moi la petite jeune de côté, j'en ferai mon quatre heures ».

À voir la mine des trente hommes qui entouraient la maison, le quatre heures allait se transformer en bouillie pour chat. Ils se régalaient de l'arrestation à venir, de la sidération, du corps des femmes qu'ils exposeraient, de ce vieux décharné et des deux hommes un peu valides qu'ils humilieraient à genoux, le canon d'un fusil posé sur l'arrière de leur crâne. C'était chez eux ici.

Ils avaient peiné à les retrouver. Il avait fallu qu'ils tracent les téléphones inconnus dans le coin. Ils étaient passablement énervés car ils avaient préparé une embuscade un peu plus loin sur la route. Sans se douter de rien, Ratner avait déjoué leurs plans.

Ils pénétrèrent avec fracas dans la grange. En un rien de temps, Albert et les siens furent menottés, roulés et emmenés dans un camp. L'argent et Michaël J. Omar les avaient une nouvelle fois sauvés.

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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