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09 Dec – La salive et l'incendie

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Résumé des chapitres précédents : Albert Monk et son équipée ont passé miraculeusement le barrage des hommes de Valois. Mais quand ils s'arrêtent pour la nuit, ils tombent dans un guet-apens.

Michaël J. Omar vouait un culte à sa mère, une femme douce et puissante ; une de ces mères qui vous forge une fratrie par son dévouement et sa passion, par l'amour qu'elle distille sans compter. Il passait la moitié de sa vie à convoquer des souvenirs, seul dans sa chambre. Et l'autre à fourbir ses plans et à mettre en œuvre les proverbes arméniens qu'elle lui avait inculqués. Il trouvait toujours une maxime qui justifiait son action. Ici, deux sentences seyaient à la situation : « la femme est semblable à la lune : certaines nuits, elle est d'argent, certaines autres, elle est d'or » mais surtout une autre « on n'éteint pas un incendie avec de la salive. »

Une fois sorti de son long sommeil, il avait longuement évalué la situation. Premièrement il convenait de punir ses hommes – on les retrouverait quelques années plus tard dans un mur de béton en-dessous -, ensuite il fallait tirer profit de sa révélation. Cette femme, aussi duplice soit-elle, lui avait permis d'entrevoir la réalité : rien n'était plus fragile que sa situation. Il devait s'étendre, prendre le pouvoir, s'allier d'autres forces. « On n'éteint pas un incendie avec de la salive ». La situation était faite pour durer et il n'était pas apte seul à conquérir le monde. La période requérait des armes, une force militaire. Si on totalisait l'ensemble de ses hommes, cela faisait à peine une milice. Et ils étaient vaguement entraînés au combat de rue mais pas à la guérilla.

La vague d'Éveillés et leur cortège de militaires mollassons ou gauchistes lui inspiraient le plus grand mépris. Il était un conquérant, de la race des puissants, de ceux qui écrasent la vermine sous leurs pieds. La réaction du capitaine Valois à Toulouse l'avait inspiré. Il avait sollicité une rencontre. Michaël J. se déplaçait en Lexus blindée avec deux motos et deux coupés Mercedes à l'avant et à l'arrière ; il écoutait en boucle de la turbopop des Balkans pour se donner du courage. Sortir lui était pénible.

Il avait réservé un étage du Pullman à Toulouse ; il ne risquait rien. Valois avec son air de chien vicieux ne l'inspirait pas vraiment. Mais ils avaient trouvé un terrain d'entente : pour endormir les foules et calmer les gauchistes, Valois voulait de la drogue, beaucoup de drogue. La capitaine prévoyait une longue guérilla urbaine, un état d'urgence permanent, des attentats, des menaces. Il fallait, selon lui, mettre le pays sous coupe réglée, calmer les ardeurs des peuples. Michaël J. avait écouté d'une oreille distraite ses diatribes sur la France nouvelle qui allait naître. Au capitaine, il avait fait remettre des sacs d'argent liquide et des valises de cannabis et de crack. De l'ecstasy descendait vers Toulouse depuis Amsterdam. C'était un échange moderne de bons procédés : toute ville prise verrait son marché noir contrôlé par le colosse arménien. Contre cela, il fournissait drogue et argent à volonté. Ils partageraient plus tard les bénéfices. Avant que le capitaine ne se retire, il avait évoqué l'infirmière et un médecin, un certain Ratner. Si jamais par hasard, l'armée de Valois avait vent de leur présence quelque part, il serait opportun de l'en aviser.

La dernière chose qui tenait dans ce pays était l'armée de Valois. L'information y était transmise immédiatement. Le passage de Ratner et de l'infirmière au barrage de Castres était remonté en quelques minutes au commandement. Valois voulait satisfaire son nouveau partenaire. Il avait ordonné qu'on les arrête et qu'on les conduise dans la forteresse de Carcassonne sans toucher un seul de leurs cheveux. Les soudards et les hommes de Michaël J. avaient donc dû remiser à plus tard leurs rêves de chair fraîche. Et livrer cinq prisonniers en bon état. Personne n'avait cherché à opposer la moindre résistance. Albert et les autres avaient levé les mains en l'air à genoux sur leurs lits de fortune. « On veut juste aller en Espagne », avait braillé la femme la plus âgée. « De quel droit intervenez-vous ? », s'était-elle écriée avant de se taire lorsqu'un des hommes de Créteil avait fait un pas vers elle. Les hommes avaient pris possession de l'argent et des armes, de la voiture aussi.

Dans le silence de la nuit, Albert avait découvert ce qu'il avait toujours craint de revoir. Dans la vieille ville de Carcassonne, un camp de rétention, hommes et femmes mélangés par dizaines, corps sans noms, déjà affamés, dormant dehors en plein hiver. Des opposants qui n'en avaient plus que le nom. Ce camp improvisé dans un monument, gardé, sans autre véritable objectif que de cantonner l'ennemi, de le concentrer et, peut-être, de dire que l'histoire s'écrit ici. On les avait jetés là, lui et sa famille, comme des chiens au milieu des autres. Pour le peu qu'il restait de nuit.

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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