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11 Dec – Le corps et l'histoire

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Résumé des chapitres précédents : Retenus à Carcassonne par les militaires qui contrôlent le sud de la France, Albert Monk et ses amis sont transportés d'urgence dans l'arrière-pays lors d'une attaque de la ville.

Parfois, il est bon de s'arrêter, de souffler un peu, de jeter un œil admiratif ou circonspect au chemin parcouru. 97 années d'une vie, ce n'est pas rien. Des enfants, des petits-enfants, une honnête carrière de comptable, un art consommé de la dissimulation, deux guerres, une vie d'espion, un amour impérissable pour une femme, deux heures de promenade quotidienne. Il y avait de quoi se réjouir, de la matière à malaxer, à triturer, des souvenirs comme de la pâte à modeler, qu'on utilise à sa guise, selon l'humeur du jour ou celle du temps. Mais Albert n'était pas sage. On arrive au soir d'une vie et voilà qu'un grain de sable vous dérange.

Il s'appelle Frankie, il vous obsède, il tourne autour de vous comme un chien idiot et affamé, il s'emmêle dans vos jambes, il vous empêche de contempler la vue. Car Frankie ne cesse de vous tourner autour, avec son visage cabossé et ses lunettes démodées. Frankie et ses mensonges de bonne foi, la vie qu'il s'inventait, les barricades contre le souvenir, la bonne humeur comme un talisman. Le trop plein ou le vide. Le fantôme était presque phosphorescent ; il était l'essence de lui-même. Qui pouvait savoir aussi bien qu'Albert combien on charriait les morts avec soi, comme un halo qui vous accompagne où que vous soyez. La nature parfois vous offre le calme nécessaire pour rendre hommage à ce vide, pour l'éprouver, lui donner un contour. Seuls ceux qui ont brassé des morts par pelletées – les vieux et les combattants – savent de quoi ils parlent. Mais un mort braillard, rubicond et obscène, c'est fatiguant.

Ça et le cancer. Albert peinait à respirer. Il haletait, avait le sentiment de chercher un souffle qui ne répondait pas. Ses yeux se voilaient, une forêt de points lumineux recouvrait le monde avant de disparaître, le laissant pantelant et inquiet. Le camion avait roulé ce qui lui avait semblé durer des heures. Il était plié en deux avec ses camarades, caché sous un amas de couvertures. Qui étaient leurs sauveurs ? Il n'en savait rien. Avec Alex, Hermine et Rachel, ils avaient suivi le mouvement vers l'extérieur. Un mouvement de foule qui les avait conduits à ces camions. Ratner n'était pas avec eux. Hermine tenait les épaules de son patient, elle tentait de le calmer.

Albert se sentait faible, il se croyait debout, ne sentait plus ses jambes. Elles étaient raides, elles étaient molles. Elles ne le tenaient plus. Il ne savait plus vraiment où elles étaient, il en avait besoin pourtant. La légion condor survolait Barcelone et pilonnait les Républicains ; il n'y avait plus vraiment de Brigades et d'organisation, seul l'exode massif de ceux qui refusaient de perdre ici. Ils ignoraient qu'ils n'étaient pas seuls, que bientôt l'Europe entière basculerait dans la nuit. Cette nuit sans étoile. La défaite de l'Èbre avait fait basculer la guerre. Ce n'était plus qu'une question de jours et d'heures. Les troupes républicaines tentaient de protéger la retraite, la retirade comme on disait de l'autre côté de la frontière. Albert avait voulu rester, continuer à combattre, il voulait venger ses morts, venger les jambes broyées de Frankie, venger ce sentiment qui l'étranglait.

Albert se sentait mourir dans la défaite, il laissait en Espagne plus qu'une part de sa jeunesse. C'était un cadavre là. Le sien. Celui du jeune homme bercé d'illusions et d'espoir, du jeune homme qui croit au triomphe de la justice quand les bombes et les calculs politiques tracent les sillons de la victoire. Au premier matin, à Barcelone, il n'avait pas pu quitter son lit. Les autres partaient, ils s'empressaient dans un fracas épouvantable, avec leurs bardas ou avec rien, mais les meubles étaient tirés, poussés, laissés en travers. Il ne pouvait pas bouger. Des infirmières espagnoles assuraient les arrières, soignaient les blessés pour les aider à quitter le pays, à retrouver un pays libre : la France. Albert était en pleine santé mais son corps refusait de le suivre. Il lui imposait ce matelas sale, les ressorts d'un sommier qui lui rentraient dans le dos.

Elena était l'une de ses infirmières. Elle avait été touchée par ce jeune homme qui ne parlait pas ou presque. Elle parlait avec un léger accent. « Je te fais dou mal » avait-elle coutume de dire à Albert tandis qu'elle le massait pour réveiller son corps, lui redonner vigueur. « Tou n'as rien tou sais, tou es jouste fou, loco », pouffait-elle. Cela avait duré quelques jours. Dans l'agitation générale, elle venait le masser, aussi calme que s'ils avaient été au bord de l'eau et non au milieu d'une guerre. Puis, un jour, le massage était devenu caresse. Albert n'avait pas vraiment compris, il avait senti la peau différemment, Elena, sa main, puis sa peau, son corps contre lui, son corps qui le caresse, qui le réchauffe, qui se frotte et le frotte, qui l'enduit d'elle. Albert ne pouvait pas bouger. Mais le corps d'Elena était chaud, enfin, sa peau coulissait contre la sienne, l'attrapait, la malaxait. Albert avait honte, il ne voulait pas vraiment en profiter, il ne voulait pas non plus être un objet mais qu'y pouvait-il ? Il devenait un réceptacle à sensation, la vie s'emparait de son corps. Ils avaient fait l'amour avec leurs corps jeunes et passionnés. Elle l'avait fait renaître. Le lendemain, il quittait Barcelone.

Dans le camion, Albert avait levé sur Hermine des yeux emplis d'amour. Elle massait ses épaules.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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