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16 Dec – Bouche dorée

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Résumé des chapitres précédents : Alex, le petit-fils d'Albert Monk, est peu à peu séduit par Camille, une rebelle qui construit un nouveau modèle de société dans l'Ariège.

 

Camille avait entraîné Alex au-dehors. Elle voulait, disait-elle, lui faire visiter son village, lui montrer ce qu'ils avaient fait ces dernières semaines, comment ils avaient inventé un nouveau modèle. Il la couvait des yeux prononçant des « ah ouais » enthousiastes à un rythme régulier en balançant la tête pour souligner sa conviction. Les mots, pourtant, l'effleuraient à peine avant de fuir dans un pays où on leur ferait un accueil plus cordial. Il se laissait bercer par la voix de Camille, son enthousiasme communicatif, son idée de monnaie, comment le maire avait joué le jeu, la mise en commun des stocks de médicaments et de produits de première nécessité...

Elle arpentait le village comme on fait visiter une maison, s'asseyant sur un muret en racontant ses joies et ses peurs enfantines. Que pouvait-il savoir le pauvre Alex de la solitude d'une Camille, de la rudesse du climat l'hiver, des kilomètres qu'il fallait parcourir pour trouver un peu de chaleur humaine le soir, ces kilomètres qu'au bout d'un moment on n'a plus le courage de faire, parce que les lendemains se ressemblent et qu'au fond, on attend autre chose ? Il ne connaissait que la solitude choisie, celle de l'urbain, qui trouve toujours un peu plus bas des humains qu'il ne connaît pas, qu'il n'a jamais vu, qu'il peut, s'il en a le courage, aborder.

Mais pour Alex ce n'est guère aisé. Il est timide, il n'ose pas. Les observer suffit pourtant à savoir que la vie est là, qu'elle est possible, qu'il faudrait juste apprendre à se servir de soi. S'avancer d'un air distrait et léger, le sourire large et engager la conversation sur un sujet anodin – peu importe – puis maîtriser l'art du labyrinthe ou de la spirale, faire de sa voix un lasso et enrouler la femme ou l'homme dans la corde. Alex n'avait jamais compris. Il avait attendu quinze puis seize puis dix-huit puis vingt ans en espérant débloquer cette option mais il restait le même, tétanisé dès lors qu'il fallait chercher à plaire. Il se montrait alors heurté, presque brutal, dans ses approches pour braver sa peur. Il était seul, le plus souvent seul. Accaparé soi-disant par des problèmes plus sérieux, des ambitions plus vastes que ce besoin de contact, de paroles, de chaleur. Il maintenait les êtres à distance respectable.

Mais là, il buvait la langue de Camille, celle qui donnait forme aux mots qui comme des bruits parcouraient son palais. Il tentait de déguster les sons, de leur faire faire le tour de sa bouche pour en connaître la forme. Volontairement ou non, elle l'avait happé et transformé en un petit animal jappant pour avoir son morceau d'elle. Il était charmé, absorbé, emmêlé par cette femme. Et tout s'incarnait dans cette voix. Elle avait beau être belle, avoir un corps, des hanches, des fesses, il n'entendait que sa voix. Il voulait l'attraper, la retenir, plonger sa main dans sa bouche, sentir la chaleur moite et collante, caresser ses joues de l'intérieur, fourrer sa langue, entrer en elle tout entier, qu'elle l'avale, comme ça, il parlerait avec elle. Il n'y avait plus de grand-père, plus de guerre, plus de problèmes, plus d'Espagne, il y avait cette bouche comme la porte d'Istanbul. Il la suivait dans ce village du bout du monde, retiré au bord d'un lac, caché derrière une forêt de sacs de sable, à peine connecté au reste du monde. Elle semblait vouloir l'amener quelque part, elle avait, croyait-il, quelque chose à lui montrer, quelque chose qu'il devait découvrir. Un mystère ? Il aimait les mystères, il aimait craquer les codes, déjouer les pièges, trouver ce qui se cache derrière. En temps normal, il aurait posé des questions, cherché à savoir avec qui elle faisait du commerce, comment elle avait démarché ses contacts, comment elle avait peu ou prou fait la fortune du village. Mais non, elle parlait et sa voix le tenait en laisse.

Elle attendait pourtant. Elle attendait un geste même furtif qui lui dirait « viens à moi, approche, entre dans mon cercle, dans mes bras » mais rien. Alors elle parlait pour meubler, pour vider l'attente comme un abcès parce qu'au bout d'un moment, le désir noircit. Une fois qu'il est né, il faut le cueillir sinon il se fane. Arrivée près du lac, dans une bergerie abandonnée qu'elle volait refaire pour gérer les stocks, elle s'était interrompue, l'avait imploré des yeux. Alex avait compris. Tout à sa gêne, il avait plongé son visage dans le cou de la jeune femme puis était remonté délicatement jusqu'à sa bouche. Ce n'était pas même du désir mais une prière. Le deux rêvaient de l'instant et le monde s'était fait silencieux pour le laisser s'épanouir.

Pendant qu'ils s'aimaient dans le froid, Albert tenait la main d'Hermine en dormant. La nuit était tombée. Il avait ouvert les yeux, avait murmuré « Hermine, vous ne voulez pas passer la nuit avec moi ce soir ? » Il s'était rendormi. Hermine s'était levée prudemment. Elle avait fermé puis verrouillé la porte et s'était glissée contre le vieil homme, presque nue.

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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