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17 Dec – La flamme

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Résumé des chapitres précédents : Albert Monk se réveille d'une nuit passée avec Hermine, son infirmière. 

Au petit matin, Hermine était sortie du lit pour se rhabiller. À la lueur d'un abat-jour, Albert observait ces jambes moelleuses et fermes qui s'étaient lovées contre lui. Hermine avait convoqué toutes les Élena de la terre à ses côtés pour réveiller le vieil homme. Il n'y avait pas eu de miracles, le sexe d'Albert ne pouvait plus, sans aide chimique, donner du plaisir à une femme. Mais il n'est pas besoin d'acte sexuel pour faire l'amour. Les sensations suffisent, l'intention même vaut acte.

On raconte que dans les chambres d'hôpitaux ou dans les centres de gérontologie, les constantes s'affolent lorsque le désir apparaît. Mais il faut la faire renaître cette petite flamme. Le poids d'une vie entière, les regards qui se détournent de vous, la routine vide du lever au coucher, tout s'allie pour l'éteindre, la moucher. C'était la force d'Albert, sa vertu, la petite lueur dans les yeux, encore. Celle qui vous mène toujours un peu plus loin, qui vous fait faire un pas, vous donne envie de goûter au plat, ne vous abandonne pas.

Hermine était venue le réchauffer, faire don de son corps pour le réveiller, lui permettre d'aller encore un peu plus loin. Elle n'avait pas eu à se forcer, peut-être à surmonter une gêne. Celle qui existe entre un patient et son soignant. Mais cela faisait longtemps déjà qu'il ne s'agissait plus de cela. Sinon, il n'aurait pas tenté à tout prix de la libérer, sinon elle ne serait pas restée avec eux, sinon, elle n'aurait pas entrepris ce voyage absurde en direction d'un passé fuyant. Certains gestes vous libèrent ; celui-là, se glisser dans un lit refroidi en compagnie d'un moribond, permettait enfin aux sensations de trouver leur chemin vers son esprit. Oui, à sa manière, maladroite et opaque, elle était tombée amoureuse d'Albert Monk. Elle ne croyait pas la chose possible et pourtant. Elle savait aussi que cela ne durerait pas, qu'un jour prochain il mourrait, et que ce jour-là, il ne resterait rien. Qui peut parler du lien entre une infirmière et son patient ? Qui peut dire ce qu'il contient d'amour et de douleur, de joie et d'impudeur ? Qui pense à elles quand ils meurent ? Qui pense à ce qu'elles éprouvent quand on les laisse, quand ce contact répété, quotidien, vient à s'éteindre ? Personne. On voue un culte aux familles. Et des familles, dans une vie, il y en a pourtant plusieurs. L'une d'entre elles occupait Albert, le poursuivait « N'oublie pas ce que je vais te dire ». Les mots, le récit de Frankie.

Une fois sa petite troupe formée, l'Argentin réunissait ses hommes deux par deux puis tous ensemble. À chacun, il distillait des bribes d'information. Il s'agissait d'argent, de punition. Il fallait nourrir la République, lui donner de l'or. C'était le sens de la mission. Réquisitionner les avoirs des plus riches de manière brutale et discrète, comme des brigands. Les hommes retenus devaient garantir le silence. Ils n'avaient rien d'officiel. L'Argentin et ses hommes agissaient en sous-main. L'homme était doué pour le secret, doué pour le renseignement aussi. Une âme noire que les temps troubles réjouissaient. Albert avait fini par comprendre, il n'y avait jamais eu de requêtes officielles, jamais eu de mission. L'homme avait tout inventé. Il avait donné un écrin à ses désirs, nourri sa pulsion en y noyant les autres. L'argent qu'il ramenait servait à corrompre les supérieurs, à leur faire fermer les yeux. On devait savoir en haut lieu, on le connaissait, ses liens avec le Komintern étaient réels, avérés. Albert en avait trouvé la trace dans des livres d'histoire, dans des dictionnaires des personnalités du monde communiste. L'Argentin n'était pas un inconnu. Mais pourquoi l'avaient-ils laissé faire ? Albert connaissait la réponse mais il ne voulait pas y croire, pas croire que la terreur n'a pas de camp, pas d'odeur, qu'elle se promène partout et se repaît en tous lieux.

Un soir l'Argentin était venu chercher Frankie. Depuis plusieurs jours, il se tenait prêt, comme un chien de chasse. Il était prévenu « je viendrai à tout moment », avait dit l'Argentin. « Tu es prêt, tu pars, tu ne l'es pas, je ne te connais pas. » Albert ne l'avait jamais vu autant astiquer son matériel, faire et refaire son paquetage. Frankie agissait comme s'il avait été élu, comme s'il avait gagné à la loterie. Il s'était fait, pensait-il, un nom dans les Brigades.

Tandis que Frankie s'apprêtait à quitter le camp, Albert songeait au temps qui lui restait. « Il faut partir » avait-il dit à Hermine dans un souffle. Il faut faire vite maintenant.

La suite demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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