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03 Nov – Le Vin mauvais

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Résumé des chapitres précédents :
Albert Monk, ancien des Brigades internationales, vient de fêter ses 97 ans. Atteint d'un cancer, cet ancien comptable souhaite mourir sur les bords de l'Èbre, en Espagne. Sa fille et son petit-fils ont accepté de l'accompagner. Mais, à son réveil, le lendemain, il ne tient plus debout.

Par trois fois, Albert avait essayé de se lever, par trois fois, ses jambes s'étaient dérobées sous lui. Il avait cru, une bonne partie de la journée, à une solide gueule de bois. Une demi-coupe de champagne et deux verres de vin rouge suffisaient désormais à le mettre au tapis. C'est curieux un corps de vieux. Albert aimait contempler les ravages du temps sur son métabolisme.

Ses jambes étaient devenues de fines cannes arquées, son dos autrefois musclé s'était tassé, la peau de ses bras pendait et ses mains étaient devenues délicates et tremblantes. Jusqu'à ses 90 ans, il nageait deux fois par semaine, jusqu'à ses 95 ans, il parvenait à casser des noix d'une seule main. Il marchait encore d'un pas précautionneux et quittait chaque jour la résidence pour une promenade de deux heures. Mais depuis un an, il comptait ses pas, guettant l'affaiblissement, le moment où il devrait plier le genou devant une force plus puissante que sa volonté.

Il se représentait souvent son corps de l'intérieur, l'assèchement progressif des tissus, les cellules qui se rétractent comme une peau de chagrin, il avait le sentiment de voir la vie s'écouler hors de lui comme d'un sac de sable. En être le spectateur le plus attentif lui procurait une légère satisfaction, comme s'il n'était pas totalement engagé dans cette histoire. Le vin lui faisait un drôle d'effet.

Autrefois, dans ces temps reculés où l'on étanchait sa soif à coups de picrate, il descendait goulûment les bouteilles. Il se souvenait du vin âpre d'Espagne qu'ils buvaient pour se tranquilliser ou se donner du courage. Personne n'évaluait les quantités. Sur le front, on partageait cruchons et cigarettes en redoutant la mort. Frankie buvait plus que les autres, il remplissait des gourdes en peau qu'il terminait toujours trop tôt. Albert sentait encore le vin couler dans sa gorge, la chaleur qui l'emplissait aussitôt. Aujourd'hui, les sensations étaient différentes. Il éprouvait une forme d'admiration et de crainte pour ce liquide vivant. Quand il avalait une gorgée, sa bouche toute entière des joues au bout du palais semblait occupée par une bouffée puissante, comme si la vie ou ce qui y ressemble venait lécher ses intérieurs dégénérés.

La première fois que cela lui était arrivé, il en était resté stupéfait. Quelque chose avait changé, quelque chose l'avait quitté. Le vin en était encore meilleur mais c'était comme s'il réveillait un enfant mort. Peu de temps après, il s'était mis à ne plus supporter ses effets, à payer au prix fort le moindre verre d'alcool. Mais il n'avait jamais éprouvé encore cette difficulté. Ses jambes se dérobaient sous lui. Dès qu'il posait le pied à terre, que le poids de son corps se portait au-dessus, le genou lâchait d'un coup. Il avait beau se concentrer, tenter de tenir le genou, de l'enserrer dans le quadriceps, de contracter ses muscles de toutes ses forces, rien n'y faisait.

Albert était un homme orgueilleux. Il répugnait à utiliser la sonnette. Il ne voulait pas appeler à l'aide. Il avait trop bu hier voilà tout. Et puis, il était ému. Le regard de sa fille, les larmes qu'elle avait su contenir. « Ce n'est jamais assez tard pour les enfants », s'était-il dit. « On a beau le savoir, se préparer, souffrir même de devoir s'occuper d'eux, on n'arrive pas à accepter la mort imminente de ses parents. » Hermine l'avait sorti d'un mauvais pas en le ramenant aussitôt aux Cascades. Il eût été encore plus agréable qu'elle restât avec lui, qu'elle lui tînt la main durant son sommeil. Mais que faisait-elle d'ailleurs ? Il était près de 13h. Elle ou une autre infirmière aurait dû passer lui rendre visite, s'assurer que tout allait bien. C'était quand même pas cette histoire d'euros qui avait désorganisé la résidence ? Il tenta une nouvelle fois de se lever. Sans succès.

À la radio, les commentateurs glosaient sur la composition du nouveau gouvernement. Qui avait pu accepter cette impossible mission ? Il fallait des hommes neufs, des inconnus, pas ces politiques qui avait déjà roulé sa bosse. « À nouvelle ère, nouvelle figure », proclamait un pilier de la station qui n'aspirait qu'à une chose : conserver son poste. Albert ne se sentait pas bien. Il avait chaud, ses pieds fourmillaient, il respirait à grand peine. « Il faudrait que je mange, se disait-il. Ça ira sûrement mieux demain. Je ne peux plus boire autant. Mais que fait Hermine ? Où est-elle ? J'aurais besoin d'elle ? »
Peu après, il sombra dans un sommeil qui n'avait rien à voir avec l'alcool.

La suite, demain

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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