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18 Dec – Adelma Penides

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Résumé des chapitres précédents : Albert Monk a des comptes à rendre avec son passé. Le nonagénaire est au bout de sa route qui doit l'emmener jusqu'en Espagne.

Jusqu'où Albert pensait-il aller ? Jusqu'où espérait-il que son corps le porterait ? Quatre-vingt ans plus tard, il entamait un mouvement inversé, comme si le temps avançait à rebours. Élena et Hermine, la retraite et le camp de Gurs, le camp de Carcassonne puis l'Ariège. Il sentait confusément le parallèle, comme si ce vingt-et-unième siècle balbutiant était en train d'accoucher des démons du passé. Où sont les monstres ? En nous, autour de nous ? Où avons-nous échoué ? Il n'avait pas à regretter ses choix, ni sa vie passée. Il s'était battu, puis, à sa manière, il avait tenté de redresser le monde. Autour de lui, dans son métier, dans sa famille. Homme fidèle à lui-même, droit et empli de désir. Mais les souvenirs fouaillaient en lui et le poussaient toujours plus loin. Son corps peinait à le porter ? Qu'importe ! Ses jambes étaient raides ? Il les masserait. Les images défilaient en lui, atroces. Elles étaient venues au petit matin. Le récit de Frankie. Celui qu'il s'était empressé d'enfouir dans son passé.

On obéissait à Albert. C'est le privilège de l'âge et la puissance de la déraison. Hermine avait préparé un sac-à-dos, Rachel et Ratner s'étaient mis en quête de nourriture pour la marche. Camille les déposerait près de la frontière. Il faudrait la franchir à pied, par les sentiers de randonnée. Elle leur avait indiqué les chemins. Ce n'était que quelques heures de marche mais il leur faudrait la journée. Par chance, l'année était chaude, les chutes de neige minimes. Sans cela, ils n'auraient jamais pu passer. De l'autre côté, une de ses amies, Maria, les attendrait. Alex avait fait son choix : il accompagnerait son grand-père puis reviendrait à Camporeil. Ce qu'il avait trouvé ici lui était si nouveau qu'il ne parvenait pas à le mettre en mots. L'amour, c'était si grand, si théorique. Une de ces portes que l'on n'ose pas franchir de peur qu'elle vous écrase. C'était beaucoup plus simple : il voulait être à côté de Camille, tout le temps, où qu'elle soit. Elle avait fait naître en lui un deuxième cœur. Le médecin n'avait maintenant qu'une idée en tête : retrouver sa fille à Barcelone.

Il ne restait qu'un obstacle, les gardes-frontières espagnols. Ratner avait choisi quelques médicaments dans la réserve. Certains avaient été extraits de leurs boîtes et placés dans de grands bocaux. Cela lui rappelait sa jeunesse. Il avait hésité au sujet d'une pilule bleue dont il ne trouvait pas le nom. Ce devait être un générique d'un médicament pour le cœur. Il en était presque certain. Cela permettrait peut-être à Albert de tenir le choc. Sa tension était trop basse. Il lui avait préparé un cocktail de vitamines et d'antalgique pour la route. Albert ne parlait plus. Il faisait ses adieux. Pilar et Fidel l'avaient enlacé tendrement et Frankie était resté dans un coin de la chambre, prostré. Albert partait, pour de bon. Il ne reviendrait plus ici, en France, dans ce pays ravagé par sept semaines de conflit, dans ce pays qui tentait à coups de débats et de forums sociaux de réinventer son destin. Albert n'avait pas sa place ici. Il était une momie, un être de souvenirs à qui Hermine, la nuit, avait redonné un corps. Il devait maintenant chasser le dernier vestige du passé.

Après la route, le petit groupe s'était élancée sur un sentier. Albert marchait lentement, il soulevait haut les jambes pour éviter pierres et branchages. Les autres l'entouraient prêts à le soutenir. En cette matinée brumeuse, personne ne parlait. Ils avaient peur du froid et de la mort, peur des policiers espagnols, peur des soldats égarés de Valois, peur du vieil Albert.

C'est une autre sensation qui avait étreint Frankie lorsque sa troupe était arrivée après plusieurs jours de marche à Les Borges Blanques. Ils avaient caché leur matériel dans une carriole, étaient vêtus comme des paysans. De vrais brigands. L'Argentin ne leur avait toujours rien dit mais ils se comportaient comme une élite, la pointe avancée de l'armée Républicaine, des troupes de choc. Borges Blanques était un petit village sans histoire apparente. Un peu en retrait de la bourgade, un de ces riches domaines, comme il en existe partout ou presque. Une famille qui avait réussi à préserver ses terres et sa richesse en dépit de la réforme agraire. Leur cible ainsi que les villageois environnants.

Albert marchait sous la pluie protégé par un vêtement chaud. Il ne voyait ni devant ni derrière lui, il sentait à peine les gouttes qui se transformaient en flocon, les gouttes qui ressemblaient aux larmes de ses yeux. Devant lui cette bâtisse de Les Borges, une belle hacienda à arcades et patio. Autour, une meute de loup. Le discours de l'Argentin était sommaire : « Ces hommes et ces femmes sont les ennemis de la République. Quand le peuple crève la faim, ils dînent et boivent des vins fins. Ils cachent de l'argent. Nous sommes les vengeurs de la République, les indétectables étrangers. Nous devons leur rappeler ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. Nous devons leur apprendre et trouver leur argent. Nous entrons, nous prenons ce qu'il y a car tout est à nous. N'oubliez pas ! Tout est à nous. » Il choisissait ses troupes pour leur faiblesse, leur capacité à le suivre sans rien dire, sans oser protester. Qui oserait contester le pouvoir légitime, qui oserait affronter l'œil de Moscou ? La terreur serait attribuée aux franquistes.

Albert reconnaissait les arbres autour de lui. Il entendait la musique qui accompagne les crimes, il voyait la troupe et le brave Frankie se glisser dans la propriété, il entendait leurs pas feutrés sur le sol, puis la porte qui claque, les adolescentes qui courent pour s'échapper, le vieillard qui tremble, les jeunes hommes qui se font molester, les mains plaqués contre les bouches des femmes, les mains qui s'agrippent aux étoffes, les déchirent, les corps blancs dans le rougeoiement des flammes, les seins qui voyagent de main en main, les corps qu'on pétrit, les corps qu'on envahit, le sang du premier mort comme pour s'amuser, le vin qui coule et coule et coule, le vin dont l'Argentin abreuve ses hommes, les cris que la musique couvre, la musique qui le protège lui sous la neige mais pas le pauvre Frankie qui vole et viole, qui pille, qui trouve le coffre et son argent, qui ramène les liasses et les bons à l'Argentin – bon toutou Frankie – qui viole encore encore encore. Et la jeune fille, avait-elle dix-huit ans ? La dernière, celle qui se cache dans la cave, qui respire si doucement qu'on l'oublie, qui ne pleure pas, non qui ne pleure pas. La jeune fille qu'un seul homme découvre. Il pourrait tout lui faire, il pourrait la tuer, la laisser en silence. Face à elle, dans cet instant où l'air se fige comme une pierre, dans cet instant où il fuit les poumons pour trouver une cachette, face à cette demoiselle en robe de chambre qui voit sa mort se réjouir et tendre les bras, tout est possible. Mais l'homme est faible. Il est seul. Il obéit. Il fait comme il a fait déjà. Il l'agrippe, la tire à lui, plaque une main sur sa bouche – il veut ce moment pour lui seul pas avec les autres – il défait lentement les vêtements un doigt sur sa bouche.

Albert est là face à elle, ses yeux blancs de terreur, ses longs cheveux noirs qui convoquent la nuit, ses joues rouges, ses dents qui se chevauchent légèrement et sa bouche aux lèvres si brillantes et rondes. Elle s'appelait Adelma Penides, elle n'avait rien connu de la vie encore. Celui qui est en face d'elle non plus n'a rien connu. Mais là il sait ce qu'il doit faire. La regarder nue, si belle. Passer et repasser ses mains sur son corps. Lécher tout ce qui se trouve là devant lui, cette peau, ces cheveux, lécher pour la posséder, lui donner son odeur et enfin, la pénétrer. Sa bouche, son sexe, son cul. Tout prendre pour la vider, la siphonner, en finir avec Adelma Penides. La laisser comme un torchon sur le sol. Sortir son couteau et trancher cette gorge qui ne connaîtra plus la joie. Mais l'homme, là, ne le fait pas. Il range son couteau, la laisse en vie, battue, violée, quand au-dessus, tout le monde est mort. Il retrouve ses camarades et tous se retirent comme ils sont venus. Cet homme aux jambes brisées, Albert l'a laissé il y a quelques instants. Prostré, défiguré par la honte. Frankie.

Albert n'avance plus. Il ne voit plus. Autour de lui, il n'y a plus rien ni personne. Pas d'Adelma ou de Frankie, pas de Pilar ou de Fidel. Encore moins sa famille. Albert Monk est seul dans la nuit. Il est mort.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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