C'EST LE CHAOS. ENTREZ DANS LA FICTION
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Illustration Pierre-Emmanuel Chatiliez (Pierre-Emmanuel Chatiliez)

19 Dec – Le legs

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Résumé des chapitres précédents : Albert Monk est mort en Espagne, après avoir réussi à retourner sur les lieux de son lourd passé. En France, après l'Anarchy, le calme est revenu. 

Dans la clarté d'une journée d'automne, un de ces jours ciselés que seule offre la froidure, Rachel, Alex, Hermine et Gaston Ratner marchaient d'un pas léger. Ils observaient les alentours comme s'ils les connaissaient. Ils cherchaient les traces des bombes, ce que les décennies n'auraient pas effacé. Ils n'étaient pas seuls. Ratner tenait dans sa main celle de sa fille, une adolescente radieuse que le soleil d'hiver auréolait d'un tourbillon de joie. Elle avait découvert son père dans l'année écoulée, un homme attentif, aimant, capable de ressort. Il était devenu logisticien pour une organisation humanitaire espagnole et sans même s'en rendre compte, il s'apprêtait à redevenir médecin. Par amour du métier et des hommes.

Camille marchait derrière les autres avec quelques difficultés. Elle était enceinte de trois mois et se fatiguait à l'effort. Alex se retournait pour surveiller qu'elle ne souffrait pas trop et veiller sur deux jeunes gens à peine plus âgés que lui. Alejandra et Borja Garzon. Il leur avait fallu du temps pour les identifier puis les retrouver, du temps pour les convaincre de les suivre dans cette expédition sur les rives de l'Èbre, là où tout avait commencé. Ils voulaient leur lire un texte, et célébrer avec eux la mort de deux hommes qui s'étaient tenus côte à côte sur cette même terre, tremblant de peur jusqu'à en perdre la raison. Deux amis dont le savoir et l'oubli avaient scellé l'amitié.

Rachel avait sorti la lettre de son sac. Elle l'avait déplié délicatement avait respiré l'air froid, exhalé deux ou trois fois puis s'était mise à lire. Les deux Espagnols ouvraient de grands yeux fixes, Ratner traduisait à la volée. « Mon cher Albert, je t'écris ce que je n'ai jamais pu te dire, je t'écris – par la pute de dieu – contre la honte qui me broie les jambes chaque matin. Je t'écris car je me souviens, je sais, je sais, je sais ce que j'ai fait. Et toi aussi tu le sais. Je te l'ai raconté sous les bombes lorsque la mort nous visait d'en haut, je te l'ai raconté en détail, je t'ai tout dit, tout. Je meurs sans avoir pu faire face, je suis trop faible pour affronter la haine en moi, trop faible pour affronter ce que j'ai laissé. Tu pourrais te dire : mais qu'est-ce qu'il m'emmerde après toutes ces années, pourquoi ne ferme-t-il pas boutique en silence. Que vient-il réveiller les cris et les larmes du passé, que vient-il souiller ce que nous essayions, alors, de faire ? Les cris, la chair, le sang me réveillent la nuit. Mon cher Albert, mon vieux Berty, mon ami, mon modèle. La Révolution croyait en toi, pas en moi. Et je continue à croire en toi. Tu ne peux continuer à effacer les traces, tu ne peux pas tout enduire du vernis de l'oubli. J'ai besoin de toi. Tu es fort, tu es valide encore. Souviens-toi et va là-bas, près de l'Èbre. Retrouve ses enfants, retrouve ses petits-enfants et donne-leur ce que je t'ai laissé. Déjà, à l'époque, je savais que tu le ferais, pour moi, pour nos Révolutions. Ne me laisse pas seul, mon Berty. Je t'aime. Ton ami de toujours, Frankie. »

Rachel avait sorti une enveloppe qu'elle avait donnée aux petits-enfants d'Adelma Penides. Ce qu'elle contenait n'avait guère d'importance. Il leur fallait digérer le silence et son cortège de morts, les nuits meurtrières oubliées, ce fantôme qui n'était pas si mauvais. Plus loin, dans le salon cossu d'un manoir genevois, Pilar, Fidel, Albert et Frankie buvaient un verre de whisky japonais au coin d'un feu puissant. Ils devisaient. Pilar admonestait Fidel : « Tu vois, cher Fidel, la France réussit toujours ses révolutions, elle ne cède pas aux tyrans et aux voisins et les exporte. Le temps va plus vite c'est tout. Il ne faut plus deux siècles ou trois. Mon vieux Fidel, un monde se termine, un cycle reprend. Regarde chez toi, que fais ton frère Raul ? Il reconnaît la puissance impériale, renoue des relations avec le voisin américain. Impensable il y a vingt ans. Je te le dis. Ce temps, notre temps est fini. Nous devons aller ailleurs. Et j'ai l'impression que tout recommence en Russie. Que dirais-tu d'y faire un saut ? Ils vont paraît-il changer de monnaie. »

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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