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05 Nov – Les Autres Éveillés

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Résumé des chapitres précédents :
Albert Monk a 97 ans. Atteint d'un cancer, il désire mourir sur les bords de l'Èbre, là où il a combattu autrefois aux côtés de Républicains espagnols. Mais la France est sortie de l'euro sans préavis, il a sombré dans un étrange et profond sommeil et son petit-fils Alex ne trouve pas d'argent pour faire le voyage.

Ce week-end, Alex n'avait pas eu le courage de passer voir son grand-père. Il était pris dans une tourmente qu'il ne maîtrisait pas. Dans les rues régnait une excitation inconnue, les gens couraient, se regardaient à peine, entraient comme des furies dans les magasins, en ressortaient aussitôt. Ils voulaient faire des stocks, acheter des vivres, du sucre, de l'huile, ils voulaient des téléphones, ils voulaient vivre, continuer à vivre en consommant.

Mais derrière cette frénésie perçait une curieuse excitation ; lui-même en était victime. Et si, pour une fois, il se passait VRAIMENT quelque chose. Non, on ne changerait plus de téléphone, de jean ou de chemise mais bien de vie. Il le voyait bien. Lui qui avait toujours été d'un ordre impeccable, d'une minutie absolue se montrait brouillon, désemparé. Il entamait quatre activités en même temps. Il ne savait même pas ce qu'il pensait de tout ça.

Il avait l'impression de vivre un rêve éveillé, comme lorsque le monde se met soudain à glisser sous vos pieds et que vous ne pouvez pas l'empêcher. Il aurait dû être l'un des premiers à se plaindre. Il était au bord du précipice, sa boîte devait franchir un pallier dans le mois. Les partenaires européens devaient ouvrir la voie aux partenaires américains. Il aurait pu devenir riche.

Dès vendredi, trois de ses collègues – enfin plutôt des copains, deux mecs et une nana de l'UTC à Compiègne – avaient abandonné le navire. Ils n'avaient même pas demandé un licenciement ; ils étaient partis. « On va essayer d'aller à Londres, tu comprends Alex, maintenant c'est foutu. On n'arrivera à rien ici ». Que pouvait-il dire ? Rien. Il devait se montrer sous son meilleur jour, celui de l'entrepreneur consciencieux. « Ah ouais, j'comprends. S'il n'y avait pas mon vieux grand-père et ses lubies, je déménagerai la boîte là-bas, on recommencerait tout à zéro. On serait encore plus forts. » Les quatre autres étaient encore là. Ils l'avaient harcelé tout le week-end pour savoir ce qu'il comptait faire, comment il pensait contourner le problème ; le représentant du fonds d'investissement l'avait appelé aussi pour lui demander comment il voyait désormais le développement de sa boîte.

À tous, il avait répondu qu'il y travaillait, qu'il ne savait pas bien encore, qu'il fallait qu'il voie son banquier. Heureusement, il n'était pas à la BMG. Il en avait profité pour questionner le mec du fonds, est-ce qu'il avait une idée sur un moyen de se procurer du cash assez rapidement. Il avait enrobé le tout dans un discours sur son grand-père qui vivait sans carte bancaire et auquel il devait venir en aide. Le type, Charles Beaulieu de son patronyme, avait d'abord éludé la question avant de glisser « C'est compliqué, rappelez-moi dans deux jours. » Heureusement que son grand-père vivait dans une résidence...

Alex faisait partie de ceux à qui tout réussit, de ceux qui n'ont pas connu l'échec. Ça les affaiblit. Face aux difficultés, il n'avait aucune envie de se battre, d'inventer des solutions, de déployer son logiciel sans tambours ni trompettes. Il était du genre à plier bagage sans faire de bruit, à quitter la scène au milieu de la nuit. Il voulait tout laisser tomber, planter sa boîte et ses copains et partir. L'histoire de l'Èbre, c'était une occasion, rien de plus.

Et puis, il y avait autre chose. Il observait son studio d'un autre œil : les vieilles baies vitrées des années 70, la tour si imposante qu'elle vous menace quand vous passez au-dessous, la dalle et ses zonards habituels, son lit double si simple en réalité, le canapé si laid que personne ne voulait s'asseoir dedans, le studio si sordide qu'il lui donnait envie de vomir. Longtemps il s'était vu comme un ascète, un homme qui méprise le confort, un homme dont la mission est ailleurs, plus noble, plus spirituelle. Mais maintenant, c'était comme s'il avait pris du recul, qu'il apercevait les grilles de sa cage. Il s'était bercé d'illusions. Ses sentiments lui avaient échappés, envolés dans la construction de ce logiciel, de cette entreprise, d'un avenir, d'une reconnaissance.

Il aurait voulu trouver la trace d'une femme dans sa vie, d'un lien autre que celui qui passe par les machines. Il vivait, dormait, mangeait avec elles, ses copains étaient ses employés, ensemble ils mangeaient des pizzas et buvaient des bières, ils se racontaient des blagues et se faisaient passer des liens. Mais maintenant ? Dehors, les gens commençaient à bouger. Il avait croisé les Éveillés à Bastille, ça lui plaisait bien ce nom, les Éveillés. Ils affirmaient quelque chose, organisaient la solidarité, faisaient des couscous citoyens. Alex sentait qu'il pouvait approcher des gens, les toucher, se mettre à côté d'eux. Le combat avait changé de nature. Il était vrai désormais. Sur son téléphone, une alerte venait de tomber : « Une cliente décède devant une boulangerie à Limoges ». « Maintenant, dans ce pays, on crève pour un bout de pain », murmura-t-il avant de proposer à Rachel de rendre visite à Albert.

À la résidence les Cascades, un profond silence régnait. Dans sa chambre, Albert discutait avec Pilar, un gros chat gris d'origine russe et Fidel Castro. François Hollande pourrait bientôt les rejoindre, car il dort à Brégançon.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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