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07 Nov – La mode ou la vie

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Résumé des chapitres précédents : Tandis qu'Albert Monk refait le monde avec Fidel Castro, Rachel découvre le vide sous ses pieds.

Rachel était affolée. Au bureau, mercredi, toutes les fringues avaient été volées. Des vêtements hors de prix prêtés à la rédaction par les grandes marques pour les shootings. Tout avait disparu, les crèmes, les sacs à main, les lunettes, les robes, jusqu'aux culottes, tout ce qui pouvait se revendre ou s'échanger. Ce matin-là, une des journalistes lui avait raconté avec gourmandise comment son médecin, une certaine Stélise de Wiit, avait refusé d'être payée en cash. Elle voulait des biens en nature, des vivres ou de l'essence au cas où ça tournait mal. Rachel s'était dit que ça pouvait faire un papier tendances sur les objets hypes du moment. Au fond, les « normcore », avec leur esthétique du non style et de la normalité plate, avaient précédé la vague. Comme toujours, elle trouvait que la mode donnait à voir l'état du monde. Mais qu'allait-il se passer quand un râble de lapin vaudrait mieux que tous les sacs Chanel du monde ?

Elle avait imaginé un lapin écorché en photo et avait convenu que ça ne faisait pas rêver. Ils bouclaient le jeudi. La moitié des papiers étaient bons pour la poubelle. Il avait fallu tout recommencer chaque jour. La rédaction n'était pas faite pour une période comme celle-ci. Ses journalistes donnaient plutôt dans la bande de pestes à talons, toutes plus égocentriques et maigres que les autres. Elles étaient pétrifiées à l'idée de traiter des sujets sérieux ou de trouver de nouveaux angles. Elles pouvaient aussi bien s'être concertées pour tout revendre et se préparer à la crise. Dans cet univers, seules la beauté, la vilenie et la jeunesse pouvaient vous protéger. Rachel n'était plus jeune. Mais elle dirigeait ce titre d'une main de fer. Elle s'y était imposée en se montrant plus rusée que les autres.

Une rédaction c'est comme un petit monde, un entre-soi qui se flaire le nombril. Il faut se l'attacher. Certains y arrivent par leur énergie ou leur charisme, d'autres par des moyens plus détournés. Rachel travaillait plus que tous les autres et elle avait couché avec les trois quarts des hommes et quelques femmes. Les mauvaises langues disaient qu'elle comptait autant de bracelets qu'elle avait eu d'amants. Son bras tintait toujours à ses côtés. En fait, elle les dominait tous et toutes. Par son intelligence, par sa force de travail, par sa ténacité. Ils étaient nombreux à avoir tenté de la déstabiliser, nombreux à avoir fomenté des révolutions de palais pour rentrer se coucher la queue entre les jambes dès qu'elle montrait les dents. C'était une femme décidée. Mais depuis le début de la crise – elle cherchait un mot pour désigner la situation et rien ne semblait convenir –, elle hésitait. Fallait-il traiter de la réalité ou continuer à proposer du rêve ? Elle était plongée dans des abîmes de perplexité. La terre avait tremblé sous ses pieds et son univers vacillait. L'hésitation la paralysait. Elle cherchait un peu d'air, une certitude quelque part, un courant qui lui permettrait de survoler la situation et de prendre des décisions. Son père allait mourir et le monde était cul par-dessus tête. Son monde en tout cas. Quand elle regardait ces filles qui se dandinaient en jeans, elle se demandait ce qu'elle faisait là. Pourquoi elle avait tant voulu s'imposer ici ? N'avait-elle pas mieux à faire ? Elle venait de passer la moitié de la semaine à travailler comme une dératée et à se demander comment distiller du rêve quand il n'y en avait plus.

Le coup de grâce était tombé, deux heures plus tard. L'actionnaire – un groupe belge – préférait suspendre la parution jusqu'à nouvel ordre. Les imprimeurs ne voulaient pas prendre de risque et qui allait acheter un magazine de mode avec 40 euros par semaine ? Elle avait raccroché hagarde. Elle n'avait pas envisagé un instant cette hypothèse. Elle était sortie du bureau, avait traversé la salle de rédaction sous la verrière, ses talons avaient claqué sur le parquet épais, elle avait regardé les filles les unes après les autres dans leur ballet de préparation du bouclage, elle entendait un léger bourdonnement, elle se sentait vide et légère, elle n'avait plus rien à faire ici, « comment on titre l'article sur Cabestany ? », elle n'avait pas entendu, elle se dirigeait vers la sortie, elle n'avait rien à faire ici, plus rien à faire ici.

Les couloirs de la résidence les Cascades étaient déserts. Passée la porte vitrée, l'accueil où plus personne ne daignait se montrer, il n'y avait pas un bruit. Les portes des chambres alignées étaient closes et l'on ne voyait aucune grappe de vieillards en chaises roulantes qui avançait en meute vers la salle commune ou la cantine. Un silence boiteux. Alex et Rachel parcouraient les allées familières la peur au ventre. Ils n'avaient pas imaginé un instant que la résidence serait vide. Pourquoi Albert ne les avait-il pas appelés ? Et Hermine ? Pourquoi personne ne les avait prévenus ? Ils marchaient de plus en plus vite, la honte au ventre. Ils n'avaient pas pensé à lui, ils avaient réglé leur petite vie et rien d'autre. La chambre d'Albert était au bout d'une aile. La 2666. Quand ils arrivèrent devant, une voix tonitruante au fort accent latino-américain en émergeait. Ils entrèrent, pétrifiés.

La suite, demain.

L'auteur : Baron Millius
L'illustrateur : Pierre-Emmanuel Chatiliez
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